Pour Nghĩa, notre Cyclo
Pour NGHIA, notre Cyclo.
Nguyễn Hữu Động
Aussi loin que remontent mes souvenirs, Tran Tu Nghia, a toujours été présent dans mes années d’engagement militant et d’apprentissage de la fraternité, de la fidélité aux valeurs acquises ou transmises, la première étant le dévouement total a la lutte pour la libération du Sud Vietnam et pour l’indépendance du pays.
Nous avions un peu plus de vingt ans quand la guerre ouverte des États Unis d’Amérique contre notre pays a commencé. Nous nous sommes connus, Nghia et moi, lors de la création de l’Union des Étudiants Vietnamiens en France, une organisation de jeunes décidés à tout faire pour arrêter la guerre qui déchirait notre pays, endeuillait nos familles et menaçait notre futur. Nghia était en France depuis 1952, et moi, fraichement débarqué de Suisse en 1964.
Nos activités militantes étaient multiples, de l’organisation des soirées culturelles des conférences sur la situation du pays et, en été, des camps de vacances. C’est au cours de ces camps que j’ai eu l’occasion de le fréquenter et que j’ai pu bénéficier de ses talents et de son enthousiasme. Volontaire pour toutes les tâches, il était d’une humeur égale et son rire faisait partie de notre quotidien. Venu très jeune en France, il a dû, je crois, suivre des cours de vietnamien.
Entre lui et moi, se dessinait une certaine complicité car le surnom dont j’étais affublé était le « tây con » ou encore le « petit suisse ». Tây con, il était probablement plus que moi, mais son surnom, je ne sais de qui il est venu, c’est Nghia « Cyclo ». Cela est peut-être dû à sa taille et sa maigreur, en partie attribuable aux années lors desquelles la journée était dédiée aux études et le soir, tous les soirs, réservé aux activités militantes. Mais c’est aussi probablement, un hommage à sa capacité d’accepter les tâches les plus difficiles, sacrifiant si besoin est, ses priorités personnelles.
L’image qui m’est restée longtemps en mémoire, c’est lui et Thơ, sa future épouse, rentrant à trois heures de matin de la Mutualité après une soirée du Têt. Ils marchaient, main dans la main, sur le boulevard St Germain presque vide. Et je me suis dit, (la taille mise à part), que c’est un beau couple. Elle avait une voix de chanteuse professionnelle et lui veillait à tout, pour s’assurer que rien ne pouvait assombrir la perfection de la soirée. Un couple de militants, une famille de militants. Mais ce ne fut pas seulement leur famille à eux deux.
C’est aussi les deux familles qui s’unissaient. Les sœurs de Nghia, Nhung et Mai, avaient aussi épousé des militants. Quant à Thơ, sa sœur comme son frère (ainsi que leurs époux et épouse) étaient tous des piliers du mouvement des étudiants d’alors. ND Phuong, un de ses beau-frère, un organisateur hors pair, la paix revenue, est devenu un des premiers promoteurs du soutien économique au Vietnam. Nghia a également pris ce chemin et s’est détourné de sa carrière de physicien pour diriger une agence de voyages. On se souvient que dans les années d’après-guerre, le nombre de touristes dépassait à peine la taille d’une équipe de football. Panser les blessures de guerres, relever le tourisme, ouvrir le pays au monde pour que Vietnam ne soit plus le nom d’une guerre mais celui d’un pays, voilà le défi que Nghia et les autres amis se sont donnés pour mission d’affronter. Une de ses jeunes sœurs a repris le flambeau et a pris en main tous mes voyages au Vietnam depuis des années.
Je suis parti de France au moment où Nghia, en reconnaissance de sa contribution et son dévouement a été élu président de l’Union des Vietnamiens en France, cette héritière d’un mouvement patriotique qui a été, pendant plus de cent ans, une composante indissociable du Vietnam résistant. On se voyait de temps à autre lors de mes passages à Paris. Il n’avait pas beaucoup changé, comme si les charges et les responsabilités qu’il assumait n’ont pu entamer la bonne nature du militant, comme si les honneurs dont il était couvert ne pouvaient entamer sa conviction de n’avoir rien fait d’autre que son devoir de citoyen.
Depuis qu’il a pris sa retraite, comme ceux de notre génération, il allait plus souvent au Vietnam, avec Thơ, sa compagne des jours militantes. Le vrai « Tây Con » qu’il était, devait se ressourcer dans le pays pour lequel il a consacré les meilleures années de sa vie.
Et c’est au retour d’un de ces voyages qu’il nous a quitté, paisiblement, dans l’immense tristesse de ceux qui l’aiment et qui l’admirent, avec la sérénité d’avoir accompli son devoir envers notre pays, le Vietnam.
Chez moi, dans la montée de l’escalier, j’ai un tableau représentant un cyclo avançant vers la lumière du jour. A le regarder ces jours-ci, je pense avec émotion et affection à notre Cyclo, lui aussi, en route vers la terre lumineuse, dans un grand éclat de rire et relevant de sa main, comme dans un dernier geste d’adieu, les cheveux qui tombent sur son front immense.

Adieu aussi à toi, mon jumeau, ami et compagnon des jours difficiles mais inoubliables.
Nguyen Huu Dong
Mexico 26 février 2026
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