Conférence inauguration de la chaire au Chiapas. Les fictions constitutives de la démocratie
Conférence inauguration de la chaire au Chiapas/
Les fictions constitutives de la démocratie
(Novembre 2025)
Nguyễn Hữu Động
Si
les dénominations ne sont pas correctes, si elles ne correspondent
pas aux réalités, le langage est sans objet.
Quand le langage est
sans objet, l’action devient impossible et, en conséquence, toutes
les entreprises humaines se désintègrent.
Confucius
An idea is weak until people can imagine in concrete terms the specific actions they will undertake under its ascendancy.
Danielle Allen
Propos personnels sur deux idées mythiques : le socialisme et la démocratie
En 1977, quand beaucoup d’entre vous n’étiez pas nés, j’ai eu l’occasion de faire un voyage en train de Paris à Hanoi, Vietnam. Sur le chemin, le gouvernement vietnamien m’a demandé de m’arrêter dans les pays que je voulais, pour le temps que je souhaitais, afin de rendre compte, à mon arrivée au VN de ce que j’ai vu et compris du fonctionnement des pays du socialisme réellement existant.
Pendant un mois, de l’Allemagne Démocratique à l’Union Soviétique, de la Pologne populaire à la Chine, j’ai beau regarder et discuter avec les gens, je n’ai pas vu ni vécu le socialisme, supposé être en construction depuis la révolution bolchévique en 1917 et surtout depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Ce que j’ai vu et vécu, c’est d’abord les règles strictes qu’il fallait suivre qu’il s’agisse des horaires des restaurants, les bons de rationnement des marchandises, ou encore des magasins où on n’accepte que des dollars américains. Bref, le socialisme au jour le jour, c’est la bureaucratie plus les restrictions, produits de la guerre qui a, sans exception, donné naissance au système socialiste, ensuite théorisé par les grands penseurs. Ce qui expliquent aussi beaucoup de fantasmes dont ma jeunesse étaient nourris. J’en donne quelques exemples :
De ce que j’ai vu, les slogans du genre Prolétaires de tous les pays, unissez vous n’ont d’existence que sur le papier. Quand on traverse les frontières entre la France et la Belgique ou l’Allemagne, on perçoit parfois les différences d’habitation. Sur la frontière entre la Chine et l’URSS, des dizaines de haut-parleurs annoncent que vous êtes dans un autre pays, musique et slogans à l’appui.
L’internationalisme prolétarien se révèle comme un nationalisme aussi étroit que primitif. Notre train était un train composite, une moitié de wagons soviétiques, l’autre moitié chinois. Avant de passer la frontière, les employés chinois ont passé un bon moment pour laver les wagons chinois qui luisaient de propreté, laissant les wagons soviétiques dans une saleté remarquable.
En 1979, quand la guerre éclaire éclata entre le Vietnam et le Cambodge des khmers rouges, un ami expliqua le conflit dans un article du journal le Monde qu’il s’agit «(du) socialisme au piège du nationalisme sans se demander de quoi est fait le socialisme dont on parle, ni la nature du nationalisme en question.
Au lieu de se lancer dans des explications idéologiques, aussi inutiles que confuses, il me semble plus simple de dire : deux pays se battent, pour des raisons obscures d’intérêt dit national, mais qui peut aussi bien être d’intérêt de parti ou d’intérêt géopolitique dont personne jusqu’à présent n’arrive à cerner avec rigueur. Et la guerre se termine comme toute guerre : la victoire d’un camp sur l’autre, le contrôle du territoire d’un camp par l’autre. Pourquoi invoqué le socialisme ?
Staline le petit père des peuples avait comme objectif la création d’un homme nouveau. Le président Mao Ste Toung était persuadé que l’âme du peuple chinois est comme une feuille de papier blanche sur laquelle on peut écrire le plus beau des poèmes. Je n’ai pas eu la chance ni de rencontrer l’homme nouveau ni de lire le poème, mais j’ai eu celle de rencontrer une civilisation millénaire faite de courtoisie et d’hospitalité.
Si le socialisme réellement existant a disparu de notre horizon théorique, qu’en est-il de son ennemi déclaré, la démocratie ?
Ce mot a une longue histoire et les auteurs qui en parlent ne manquent jamais de faire remonter cette histoire aux Athéniens. Comme dit John Dunn,1 si les grecs ont le mérite d’inventer le mot, c’est la Révolution française de 1789, deux mille ans plus tard, qui en a fait un certificat d’honneur politique tout en jetant les bases institutionnelles que ce concept exige2.
Mais à force d’être utilisé comme cri de ralliement et de lutte contre l’aristocratie au 18 et 19 è siècle, puis contre le socialisme depuis la révolution bolchévique de 1917, la démocratie perd sa rigueur comme concept. La brèche entre le concept et ses réalisations concrètes ne cesse de s’élargir. Aujourd’hui, il est difficile de décrire une démocratie, alors que les pays qui se réclament d’elle forment la communauté internationale presque tout entière.
Certains pays de l’Europe du Nord sont présentés comme des modèles de la démocratie (et la Suisse) et leurs citoyens sont presque des démocrates par naissance. L’actualité montre que les choses ne sont pas si simples, mais c’est un thème de plus à étudier et débattre.
Aujourd’hui, on entend un peu partout des cris d’alarme sur la crise de la démocratie, sa perte de crédibilité devant la montée des forces lesquelles utilisent les mécanismes de la démocratie pour la détruire3. Quand il faut décrire cette crise, on s’aperçoit que la crise touche des processus très disparates et différents. Il s’agit de menace sur l’état de droit, sur les libertés (d’expression, d’association), ou encore de justice sociale, d’autonomie, de contre-pouvoir (surtout dans le domaine juridique).4 Mais la crise de la démocratie et sa mort mainte fois annoncée n’est jamais décrite de façon précise et rigoureuse. Et tant qu’on n’y arrive pas, comment trouver la solution à cette « crise » ?
Le dilemme me semble être le suivant : née comme une forme précise pour défendre la liberté des athéniens, la démocratie a su conserver un attrait mobilisateur dans notre temps en tant que la meilleure forme de défense de la liberté et la dignité des personnes et des communautés humaines qui forment notre humanité. Cette défense prend nécessairement des formes différentes en fonction des contextes historiques spécifiques. Ce qui perdure c’est le respect de la diversité qui caractérise toute communauté humaine.
Pour ne pas dévier dans la discussion théorique, prenons un seul exemple : La définition de H. Kelsen, qui jusqu’à maintenant semble être la plus concise et la plus opérationnelle de la démocratie, ce régime où les citoyens qui obéissent à la loi, participent à sa création. Une telle définition résume mon propos, à savoir relier sous une forme ramassée, démocratie, droits et élections.
Quand on examine l’élaboration des lois nationales, la grande majorité des lois sont proposées par le pouvoir exécutif, pour être ultérieurement adopté par les parlements. Comment la réalité politique et sociologique de notre temps doit-elle et peut-elle modifier les propos de Kelsen ?
En d’autres termes, il ne suffit plus de proclamer que les maladies chroniques de la démocratie peuvent trouver remèdes dans plus de démocratie. Il faut aussi se poser la question des pratiques qui lui permettent de rétablir sa propre crédibilité. Quels sont les rapports qu’elle entretient avec les urgences nationales et internationales ? Quel est le coût à payer et qui doit le payer s’il faut décider des priorités qui violent les principes fondamentaux de la pratique démocratique ?
Si on accepte ainsi que la séparation des pouvoirs, brandie comme LE critère de la pratique démocratique (à partir d’une lecture rapide de Montesquieu)5 ne correspond guère à notre réalité, et qu’il faudrait introduire le concept constitutionnel de l’équilibre entre ces pouvoirs, comment conceptualiser cet équilibre ?
Il faudrait aussi étudier de nouveau l’histoire de la naissance de la démocratie comme concept politique incontournable6 et réfléchir sur ses rapports avec l’anarchisme, qui serait véritablement une démocratie poussée à l’extrême7. De ce regard on pourra aussi évaluer de façon plus précise ses frères ennemis qui sont les formes de populisme de gauche ou de droite.
Les droits humains : droit de l’individu, droit de la communauté et responsabilités collectives
“L’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements ».
Ces mots forts ouvrent la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789-1791, après la prise de la Bastille en France. Nous savons aujourd’hui que ces mots visent le régime monarchique à l’origine des malheurs cités. Il n’en reste pas moins que la Révolution française annonce ainsi la révolution des droits de l’homme. 8
Je rappelle cette déclaration car, avec la Déclaration de l’Indépendance des États Unis, elle est à la source de la grande Déclaration Universelle des droits de l’homme de 1948, celle qui a jeté la première base du travail des Nations Unies. Sans vouloir revenir sur ce fait majeur dans la construction de la communauté internationale de droit, je pense important de souligner quelques points suivants.
Les droits fondamentaux, ceux à la liberté, à la vie, à la dignité, à la libre expression et au bonheur, ne sont, entre autres, ni des droits octroyés, ni demandés. Ce sont des droits proclamés par des citoyens et citoyennes et la raison d’être du système que nous appelons aujourd’hui démocratique est de défendre et promouvoir ces droits.
Le Livre XI de l’Esprit des Lois de Montesquieu consacré à la construction des institutions du pouvoir ainsi que leurs relations (coopération, concurrence, compétence) a d’abord comme objectif de protéger le droit à la liberté. L’idée de construire un peuple avec des droits est une idée d’intellectuels en mal de d’originalité9. C’est le “peuple”10 français en armes de 1789, la mobilisation de Martin Luther King de 1965, la lutte de l’ANC en Afrique du Sud durant des décades ou le printemps arabe en 2010 qui ont conduit à l’adoption des mesures institutionnelles conformes à l’exigence populaire.
Dire que les droits humains sont l’essentiel de la politique c’est verser dans un certain paternalisme qui consisterait à dire: les droits humains sont à la base de notre politique laquelle consiste à défendre vos droits. Entre faire le bonheur du peuple (aucun pouvoir autoritaire ne dit autre chose) et le droit du peuple au bonheur, il y a une nuance de taille. Sans parler que les droits changent, se diversifient et que leur défense doit aussi se moduler dans ces changements.
Quand j’ai été envoyé en Afghanistan en 2003 pour participer à l’organisation des élections, je me suis de nouveau rendu compte que les droits « accordés » ne sont pas nécessairement les droits déclarés. Quand ils ont occupé le pays en 1979, les soviétiques ont supprimé les « burkas » et imposé la mixité dans les écoles. Dans l’abstrait, ce sont des mesures louables. Dans le contexte de l’occupation, elles se sont retournées contre les premières bénéficiaires: jet d’acide sur les femmes sans burka, grenades dans les écoles mixtes. 11
Ne serait-il pas préférable de laisser fleurir le désir de citoyenneté et que ce dernier, aider par l’éducation de tous, permettra de renforcer la volonté d’identité civique et politique amenant à l’émancipation? Mais c’est une question abstraite car la seule réponse valide vient des afghans eux (elles) mêmes.
Dire qu’il faut une politique des droits humains, c’est dire qu’en face de citoyens décidés à défendre leurs droits proclamés, les autorités sont obligées de trouver des solutions politiques et institutionnelles pour protéger et renforcer ces droits.
Ces politiques ne peuvent donc pas se limiter aux procédures et doivent se référer à une certaine conception de la justice. Elles ne peuvent non plus se limiter à des droits existants sans tenir compte des droits à venir. Elles doivent forcément s’ouvrir à d’autres champs, qu’il s’agisse de la politique sociale (la justice sociale) ou économique (ou encore avec la pandémie actuelle, une politique sanitaire digne de ce nom), du renforcement de l’architecture du système démocratique, par le suffrage universel, l’état de droit constitutionnel, le pluralisme et la civilité politique.
Dans les débats internationaux sur la portée universelle des droits ainsi annoncés, il y a un certain nombre de thèses qui méritent d’être discutées. Celle par exemple de l’individualisme possible de ces droits (mes droits d’abord et les intérêts collectifs ensuite) ; l’absence des discussions sur les droits des communautés cependant que ces dernières sont primordiales dans la formation de l’identité, une donnée fondamentale pour comprendre la communauté nationale aujourd’hui ; ou encore l’absence de considérations des responsabilités individuelles et collectives, élément fondamental de la cohésion de ces communautés. Par ailleurs, certains auteurs ne manquent pas de relever que les droits de l’homme ne sont pas tellement promoteurs de l’individualisme, mais au contraire, ouvrent une réflexion sur les nouvelles formes de relations entre les individus et renforcer ainsi la cohésion nationale autour de l’ordre juridique.12
Ceci dit, reste l’immense difficulté de construire, dans chaque pays spécifique par sa culture et son histoire, ces valeurs universelles. Seules les populations concernées peuvent entreprendre une telle tâche, mais alors, à quoi peuvent servir nos discours sur ce thème ?
Les élections entre l’administration et les fictions opérationnelles et mythiques
Il ne s’agit pas de refaire une histoire des élections, cette forme millénaire de départager les opinions quand il faut prendre une décision collective.
L’avènement du suffrage universel, consacré par la Déclaration Universelle signalée plus haut a montré leur importance politique. Par un acte politique accompli dans le secret et en toute liberté, les hommes et femmes, devenus des citoyens et citoyennes d’un pays indépendant et souverain, changent leur destin en en prenant le contrôle. Finie la transmission héréditaire ou aristocratique du pouvoir, finies les lois imposées par d’autres que les votants eux-mêmes, finis les résultats connus avant leur publication.
Les administrateurs du processus électoral ont longtemps vécu sur deux postulats :
Le premier, avec une administration des élections bien conçue (autorité autonome, indépendante, professionnelle...) et appuyée par une justice électorale ou spécialisée du même calibre, les élections et leurs résultats seront crédibles, c’est à dire acceptés par tous les acteurs politiques et sociaux.
Le second: cette acceptation va renforcer la légitimité de l’État et les gouvernants issus de ces élections pourront mettre en place avec force leur politique, c’est à dire leur programme de gouvernement.
Aussi respectables soient ils, ces deux postulats se sont révélés illusoires car ils reposent sur la croyance que le processus électoral est complètement indépendant des aléas politiques, qu’il ne doit sa crédibilité qu’à l’authenticité et l’intégrité des élections. Pour faire bonne mesure, on évoque souvent des standards internationaux de bonnes élections, standards qui ne vont jamais plus loin que le respect verbal des principes énoncés par la Déclaration Universelle des Droits de l'Hommes (1948) ou le Pacte International relatifs aux droits civils et politiques de 1966. (Lequel reprend d’ailleurs les clauses de la DUDH pour la partie électorale).
Au cours des deux dernières décades, les contestations des résultats, les conflits post électoraux se sont multipliés et cette tendance constitue dorénavant le caractère permanent des élections, qu’il s’agisse des pays de démocraties anciennes (EEUU en 2000 et 2020) ou plus récentes (Mexique 2006-2012, Côte d’Ivoire, Kenya, Zimbabwe etc.). Avec un peu de recul on réalise aussi que des élections organisées dans des conditions aléatoires (Afrique du Sud en 1994, Haïti en 1990, Sénégal 2000.) n’ont pas été contestées alors qu’elles auraient pu l’être sans difficulté.
Ces exemples font ressortir au moins une conclusion provisoire: ces élections sont acceptées dans des conditions déterminées et sont donc crédibles, malgré leur niveau d’organisation. L’accord des partis politiques a été décisif dans le cas de l’Afrique du Sud en 1994. Dès lors que les partis sud africains ont accepté le suffrage universel, le résultat (victoire de l’ANC) est déjà acquis, et le vote n’avait qu’une valeur symbolique que personne ne contestait.
Ceci ne signifie nullement que les autorités gouvernementales ne doivent pas améliorer le système électoral afin de le rendre plus représentatif, afin de réduire les inégalités criantes dans la compétition électorale qu’il s’agisse des dépenses de campagnes ou de l’accès aux moyens de communication.
Ce qui est crucial c’est de voir si ces réformes visent ou non le renforcement de la crédibilité des élections, elle-même liée à celle de l’autorité responsable de l’administration électorale.
Sur le plan de l’opinion, qu’on doit distinguer de celui du droit, les résultats favorables à l’opposition au pouvoir en place sont considérées plus crédibles, en dépit des insuffisances du système. Le cas du Myanmar il y a dix ans le prouve avec force13.
Au cours des dernières décades, il y a de plus en plus de plaintes sur le manque de crédibilité des élections 14. Sans entrer dans une analyse complexe, il me semble pouvoir dire qu’il s’agit d’abord de la crise d’un certain nombre de fictions qui constituent le fondement des élections telles que nous les connaissons. Je n’en donne que deux exemples.
Si les électeurs peuvent voter et que les votes peuvent être comptés, cela signifie d’abord que ces votes sont identiques, que les électeurs sont égaux les uns aux autres. La fiction vient de là : le citoyen (la citoyenne) est un être abstrait, une fiction juridique. Ni riche, ni pauvre, ni homme ni femme, un individu solitaire, libre d’attachement a aucune communauté ni groupe, mais un seul nombre. Tous égaux devant Dieu et la loi.
Une deuxième fiction se glisse ici sous la forme de l’évidence de la règle majoritaire. En effet, gagne le candidat qui obtient 50% plus 1 des voix. On sait que dans la réalité, aucun candidat n’a pu gagner de cette manière mais il faut bien établir une règle pratique consistant dans la manipulation des chiffres. La fiction consiste dès lors à assimiler la majorité à la volonté générale alors que cette règle de la majorité n’est ni constitutionnelle, ni a fortiori, démocratique.
C’est en cela que la fiction de l’unanimité est décisive pour le jeu électoral. Le caractère fictif (qui ne signifie nullement imaginaire) de l’unanimité, veut que la majorité se présente comme l’expression de la volonté générale comme le décrit la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.
En ce sens, le vote n’est pas seulement une procédure de départage des candidats, mais d’abord l’expression de la souveraineté de la nation, et ensuite la soumission du peuple abstrait aux institutions nées de cette soumission.
On le sait : lors des élections, toute la population d’un pays accomplit le même geste pendant le même temps (sauf bien entendu dans les pays continents comme l’Inde ou l’Indonésie) et exprime par là, sa rencontre avec l’État. La communauté se transforme ainsi en communion. Il est rare qu’un président élu ne déclare pas dans son premier discours qu’il est l’élu du peuple tout entier et non de son seul électorat.
C’est pour cela que le mandat des députés n’est pas un mandat impératif car ils représentent la volonté générale. C’est aussi en ce sens que le vote n’est pas un droit ou plus précisément une propriété individuelle, mais la délégation à une partie (individuelle) de la souveraineté afin de faire le meilleur choix de gouvernants pour la nation. L’interdiction de négocier ou de vendre son vote (le crime de simonie) qui existe dans toutes les législations électorales connues vient de là.
Or cette approche est remise en question par le fractionnement de plus en plus visible des sociétés ayant adopté cette pratique démocratique.
La montée des références identitaires se traduit par des votes de plus en plus émotionnels et les perdants sont de plus en plus nombreux à rejeter les résultats, parfois en dépit des injonctions des autorités judiciaires. Comment faire face à cette remise en cause des thèses traditionnelles sur le vote raisonné, informé et raisonnable, voilà le défi auquel nous devons faire face pour rendre aux élections leur vocation d’instrument de résolution des conflits15 et de reconstruction de la communauté nationale.
En guise de conclusion
La démocratie en crise, les droits humains menacés et les élections de plus en plus remises en cause, tels sont les thèmes qui abondent dans l’opinion citoyenne consciente d’aujourd’hui et qui sont d’autant plus préoccupants qu’ils sont d’abord développés dans les pays de vieille tradition démocratique. A les examiner de près, et dans la perspective d’entamer des recherches pour trouver des pistes de solution possible, il semble qu’il faut moins de lamentations, plus d’innovations et d’autres fictions.
L’innovation consiste par exemple à remettre en chantier les concepts et les valeurs en discussion en les ajustant aux différents contextes nationaux, politiques, culturels et historiques, contextes toujours particuliers et spécifiques.
Elle consiste aussi, dans le domaine des droits humains à les enrichir avec les apports d’autres cultures, plus anciennes, mais non moins importantes. Qu’une personne aussi éminente en France telle que Simone Veil avance l’idée d’une Déclaration Universelle des responsabilités pour compléter celle des droits est significatif et ouvre la voie à une réflexion enrichissante.
Enfin, dans le domaine des élections, on voit se multiplier les politiques de réformes, avec des objectifs certes différents mais qui visent toutes à renforcer leur rôle et leur crédibilité. C’est aussi le signe que de grandes innovations s’amorcent. Pour ce qui est des fictions, peut on revenir à cette définition qu’Alain, le philosophe, donnait de la démocratie, la forme de résolution pacifique et légale des conflits.
La vocation de cette chaire, en accord avec la vision du Recteur Oswaldo Chacón, c’est de faire d’elle le lieu de telles réflexions, alimentées par le savoir et la pratique de ceux et celles qui y participent.
Je vous remercie de m’avoir associé à cette grande et passionnante aventure qui commence aujourd’hui.
NHD
Octobre/Novembre 2025
Notes:
1 John Dunn: Democracy, A History. Atlantic Books. London 2005
2 Geoffroy de Lagasnerie. La démocratie comme concept pertinent du politique. In Dominique Rousseau & Sandra Laugier : La Démocratie, une Idée Force. Paris 2023
3 Steven Levitsky & Daniel Ziblatt: How Democracies Die. New York 2018; Frederic Worms: Les maladies chroniques de la Démocratie. Paris 2017 ; Jean Claude Kaufmann : La Fin de la Démocratie, Paris 2019 ; Guy Hermet : L’Hiver de la Démocratie. Paris 2007… quelques références parmi des dizaines d’autres ouvrages.
4 Dominique Rousseau & Sandra Laugier. Op.cit
5 Voir l’analyse inégalable de Louis Althusser : Montesquieu : La politique et l’histoire. Paris 1959
6 Francis Dupuis-Déri: Démocratie: Histoire politique d’un mot. Québec 2013.
7 Charlotte Wilson: Anarchist Essays. London Freedom Press 2000 ; Dominique Schnapper: Les illusions de la démocratie. Paris 2025
8 Marcel Gauchet. La Révolution des droits de l’homme. Paris
9 Chantal Mouffe & Iñigo Errejón: Construire un peuple. Pour une radicalisation de la démocratie. Paris 2017
10 Ce concept de peuple ne se réfère nullement à un nombre quelconque. Il y a un long et complexe débat sur ce point. On se souvient du président Mao : Le peuple veut la révolution.
11 De fait cette interdiction du burka est ambigüe car elle peut être comprise comme une forme de libération des femmes afghanes, ou comme une attaque frontale sur les traditions du pays. On sait que dans l’histoire, les femmes nobles portaient des burkas, avant que ce port soit ultérieurement imposé dans les tribus pashtoun...
12 Claude Lefort : Essais sur le Politique. Paris 1986
13 Les élections de Novembre 2015 au Myanmar ont donné une victoire sans précédente à la Ligue Nationale pour la Démocratie. Elles furent saluées comme exemplaires par la communauté internationale car ce fut aussi une défaite pour l’armée. Ceci dit, personne n’a relevé que 10% de la population, les musulmans, ont été écarté du vote car considérés comme des étrangers, eux qui sont installés au pays depuis plusieurs générations et à qui on a enlevé la nationalité en 1982.
14 Adam Przeworski : Why Bother with Elections. Polity Press 2018; David Van Reybrouck: Contre les élections.Actes Sud 2013.
15 Christopher H. Achen & Larry M. Bartels: Democracy for Realists. Why Elections Do Not Produce Responsive Government. Princeton University Press 2016.
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