Deux débats internes au mouvement bouddhiste concernant la « Troisième voie » et la « Troisième composante »
Deux débats internes au mouvement
bouddhiste concernant
la
« Troisième voie » et la « Troisième
composante »:
* la critique de la Troisième voie, au fondement de l'Union des étudiants bouddhistes vietnamiens en France (1965-1967)
* l'engagement dans la Troisième
composante de l’Accord de
Paris et la crise au sommet de
l'Église
bouddhique Ấn Quang (1973-1974). [1]
Trần Hải Hạc
Mon intervention ne relève pas tant de la recherche que du témoignage. C’est en 1965 que personnellement j’ai commencé à militer dans le mouvement bouddhiste, en adhérant à l’Union des étudiants bouddhistes vietnamiens en France (Đoàn sinh viên phật tử Việt Nam tại Pháp) et à l’Association des bouddhistes vietnamiens d’outre-mer (ABVO) - Section de France (Hội phật Việt kiều hải ngoại, Chi bộ Pháp). Ainsi la critique de la Troisième voie dans les années 1965-67, puis l’engagement dans la Troisième composante des années 1973-1974 sont des événements du mouvement bouddhiste auxquels j’ai en personne pris part.
I. D’abord dans les années 1965-67, l’idée d’une « Troisième voie » se référait à une figure du mouvement bouddhiste, le moine Thích Nhất Hạnh, qui avait jusque-là une forte aura dans la jeunesse sud-vietnamienne, de par ses nombreux écrits, en particulier sur le bouddhisme moderniste, le bouddhisme engagé, avec la fameuse École de la jeunesse au service de la société (Trường thanh niên phụng sự xã hội). Par ailleurs, Nhất Hạnh était encore connu pour ses prises de position pacifistes qui l’ont conduit en 1966 à quitter le Vietnam pour aller militer aux États-Unis [2]. C’est là que Nhất Hạnh développe l’idée de la Troisième voie, qui se référerait au bouddhisme, à sa non-violence - elle serait l’alternative non-violente à la lutte armée des communistes vietnamiens ; ou encore, la Troisième voie s’inspirerait de la voie du juste milieu qui rejette les extrêmes que seraient le communisme et l’anti-communisme. Ces connotations bouddhistes créent plutôt un flou qu’elles ne permettent de saisir ce que recouvre exactement l’idée d’une Troisième voie. Aussi faut-il lire Nhất Hạnh dans le texte, notamment Le lotus dans la mer de feu (Hoa sen trong biển lửa) publié aux États-Unis en 1967. On y lit que :
« Aujourd’hui, au Sud-Vietnam, deux factions s’affrontent, aucune ne représente véritablement le peuple. D’un côté, les gouvernements sud-vietnamiens successifs, pour la plupart des régimes militaires, non élus et non soutenus par le peuple, mais appuyés par les États-Unis. De l’autre côté, le Front National de Libération, lui aussi non élu, se prétend le porte-parole légitime du peuple vietnamien.
C’est ce qui apparaît dans l’immédiat. Dans le fond, la guerre du Vietnam est devenue une guerre internationale, une guerre idéologique entre les États-Unis et la Chine (…). Chaque camp accuse l’autre d’instrumentaliser le territoire vietnamien pour étendre son influence en Asie du Sud-Est. (…) Incapables de trouver une issue à ce conflit, les deux camps ont décidé de sacrifier la nation et le peuple vietnamiens, tout en proclamant haut et fort défendre l’indépendance et la liberté du Vietnam. (…) Le Vietnam est devenu la victime du conflit sino-américain. Les gouvernements du Nord et du Sud-Vietnam sont tributaires des politiques de ces deux superpuissances ; par conséquent, la guerre du Vietnam ne peut prendre fin qu’avec le règlement du conflit sino-américain ».
C’est en ces termes que Nhất Hạnh définit la nature de la guerre du Vietnam. A partir de là, il préconise une Troisième voie qui - dit-il - est celle des Vietnamiens non-communistes. Il écrit à ce propos :
« Les Vietnamiens non-communistes doivent avoir la possibilité de légitimer une voie patriotique et non-communiste. Les États-Unis doivent donc permettre l’établissement d’un gouvernement patriotique, indépendant et pacifique [à Saigon]. (…) Ils doivent respecter ses décisions, notamment celle d’ouvrir des négociations avec Hanoi pour mettre fin à la guerre. Les Vietnamiens non-communistes ne veulent pas être victimes des négociations entre les Etats-Unis et les communistes. Ils veulent négocier eux-mêmes, et doivent donc être représentés au parlement et au sein du gouvernement [de Saigon]. (…) Un tel gouvernement bénéficierait du soutien de la grande majorité de la population, y compris des groupes non-communistes sympathisants ou membres du FNL La raison en est qu’ils n’ont pas adhéré au Front par idéologie communiste : ils l’ont fait parce qu’ils s’opposaient à la politique de dépendance du gouvernement sud-vietnamien et parce qu’ils croyaient que la voie du Front était une voie patriotique ».
A partir de là, Nhất Hạnh avance un plan en 5 points souvent cités :
1. Mise en place à Saigon d’un gouvernement provisoire, composé de représentants des différents groupes religieux et politiques, pour préparer l’élection d’une assemblée constituante et l’instauration d’un gouvernement élu.
2. Le gouvernement provisoire appellera les États-Unis et le FNL à cesser les hostilités.
3. Le gouvernement élu négociera avec les États-Unis le retrait de leurs troupes du Vietnam.
4. Il entrera en pourparlers avec le FNL pour négocier le retrait des troupes nord-vietnamiennes du Sud-Vietnam, et la constitution d’un gouvernement unifié au Sud-Vietnam.
5. Sur cette base, le gouvernement sud-vietnamien entamera des consultations avec le gouvernement de Hanoi pour acheminer graduellement le pays vers la réunification nationale.
Ces 5 points sont souvent cités, mais sans les présupposés qui les sous-tendent, à savoir la nature de la guerre que les États-Unis mènent au Vietnam, et corrélativement la nature du gouvernement qu’ils mettent en place à Saigon. Or pour les militants bouddhistes, une telle Troisième voie est complètement décalée par rapport à la réalité du Vietnam, celle du Vietnam après le tournant de 1965 qui a vu le corps expéditionnaire américain débarquer à Danang, et l’aviation américaine bombarder le Nord-Vietnam. Sachant que les États-Unis n’ont même pas pris la peine d’avertir le gouvernement de Saigon de leur décision, et que mis devant le fait accompli, le chef du gouvernement à Saigon, Phan Huy Quát, n’a pu que demander à son conseiller diplomatique Bùi Diễm, de rédiger à la vite une déclaration entérinant la décision américaine.
Pour les militants de la paix, il est devenu plus que jamais évident que le combat prioritaire est celui pour recouvrer l’indépendance et la souveraineté nationales. En ce sens, la lutte politique dans les centres urbains et la lutte armée du FNL se rejoignent. Objectivement, c’est-à-dire au-delà de leur autonomie organisationnelle, ces luttes visent le même objectif, un objectif commun. Aussi n’y a-t-il pas de Troisième voie. Certes, il ne s’agit aucunement de nier les différences et divergences qui existent entre Vietnamiens, mais précisément il s’agit là de différences et divergences entre Vietnamiens, c’est-à-dire qui relèvent de l’auto-détermination de la population vietnamienne, les Américains n’ayant rien à y faire.
C’est cette critique de la Troisième voie et son rejet qui sont au fondement du mouvement des étudiants bouddhistes en France, puis en Europe après la constitution d’une branche ouest-allemande. Cela se trouve consigné dans les textes d’orientation des différents congrès depuis 1967 et publiés dans la revue Gió Nội. C’est cette orientation commune qu’on retrouve dans le mouvement des étudiants bouddhistes au Sud-Vietnam, notamment au 4e congrès de Dalat en 1970, dont on peut lire dans ses déclarations que :
- « La guerre actuelle n’est aucunement une guerre idéologique, mais bien une guerre d’agression des États-Unis, dans le prolongement de la guerre coloniale française d’Indochine.
- La soi-disante Troisième voie est une manœuvre politique de l'administration américaine pour remplacer l'option militaire, qui s'est avérée inefficace jusqu'à présent.
- Le mouvement bouddhiste participe à la lutte de l’ensemble de la population vietnamienne pour exiger des États-Unis le retrait de toutes leurs troupes et le respect du droit d’auto-détermination du Vietnam ».
À Paris, où se déroulent les pourparlers quadripartites pour la paix, il revient à une autre figure du mouvement bouddhiste, le moine Thích Thiện Châu, le président de l’ABVO-Section de France - qui regroupe l’Union des étudiants bouddhistes -, de porter la critique de la Troisième voie devant l’opinion publique internationale. Cela eut lieu à l’Assemblée des chrétiens solidaires des peuples vietnamien, khmer et lao, réunie à Paris en mai 1971. L’allocution de Thiện Châu comporte un long développement sur la Troisième voie et son rejet par le mouvement bouddhiste. C’est aussi ce que Thiện Châu développera lors de ses voyages au Canada et aux États-Unis en 1972 à l’invitation des organisations pacifistes.
Certes, cette critique de la Troisième voie et son rejet par le mouvement bouddhiste ne manquèrent pas de déboucher sur un conflit ouvert entre Thiện Châu et Nhất Hạnh, lequel s’est installé en 1969 à Paris pour collaborer avec Võ Văn Ái, un membre de l’ABVO - Section de France, que l’association avait écarté en 1965 de sa direction (non pas pour des raisons politiques, mais à cause de son comportement personnel). Déclarant ne pas se reconnaître dans les pourparlers de paix, Nhất Hạnh et Võ Văn Ái convoquent à Fontainebleau en juin 1969 une conférence de la paix des bouddhistes d’outre-mer pour faire entendre la voix des bouddhistes. Puis, apprenant la formation du Gouvernement révolutionnaire provisoire par le FNL et l’Alliance des forces nationales, démocratiques et de paix du Sud-Vietnam (rassemblant les membres des mouvements urbains qui ont rejoint le maquis après l’offensive du Tết 1968), Nhất Hạnh, par la voix de Võ Văn Ái, annonce, comme pour y faire pièce, la constitution à Saigon d’un gouvernement clandestin avec des représentants bouddhistes, d’autres religions et de groupes politiques neutralistes. Réaction immédiate de l’Église bouddhique Ấn Quang, par la voix de son chef, Thích Thiện Hoa, qui dément l’information et indique n’avoir aucun lien avec Võ Văn Ái. Ce n’est qu’une des péripéties car il y en a eu d’autres. Je ne l’évoque ici que parce que la presse, notamment le journal Le Monde, s’en est fait l’écho.
II. Le second débat interne au mouvement bouddhiste dont je me propose de rendre compte maintenant intervient dans les années 1973-74, et concerne l’engagement des bouddhistes dans la Troisième composante de l’Accord de Paris. Ce débat interne s’est transformé en crise au sommet de l’Église bouddhique Ấn Quang lorsque son chef, Thích Thiện Hoa, décède quelques jours avant la signature de l’Accord de paix.
Après la scission de 1967 d’une minorité conduite par Thích Tâm Châu qui a choisi la collaboration avec le gouvernement de Saigon en opposition avec la majorité de l’Église bouddhique unifiée - dénommée depuis lors Ấn Quang du nom de sa pagode -, Thiện Hoa a su maintenir l’unité de l’Église, qui a toujours fait coexister plusieurs sensibilités et tendances. Notamment après l’ouverture des pourparlers de paix à Paris, il a su faire prévaloir une attitude ouverte, un point de vue positif sur les propositions du GRP, et une adhésion active à l’Accord de paix qui prévoit la constitution d’un Conseil national de réconciliation et de concorde à trois composantes. Or, lorsque Thiện Hoa décède, l’intérim est assuré par le vice-recteur Thích Thiện Minh et le secrétaire général Thích Huyền Quang qui défendent, eux, un point de vue proche de celui de Nhất Hạnh à Paris, fondé sur une défiance à l’égard de l’Accord de paix, une volonté de prendre ses distances avec son application, concernant notamment un engagement des bouddhistes dans la Troisième composante. Alors que la plupart des responsables de Ấn Quang, dont Thích Trí Quang, appellent les bouddhistes à se mobiliser pour l’Accord, et que toutes les organisations de base piaffent d’impatience d’entrer dans la lutte. La crise ouverte éclate lors du congrès de 1973, qui doit renouveler la direction de Ấn Quang : tandis que tous les responsables de départements présentent leur démission, Thiện Minh et Huyền Quang refusent de se démettre. L’échec du congrès et la pression croissante de la base obligent le Patriarche de l’Église à intervenir et à nommer une direction provisoire composée de Thích Trí Thủ, Thích Thiện Siêu, Thích Thiện Hòa, ce qui écarte de fait Thiện Minh et Huyền Quang. Un nouveau congrès, réuni en 1974, confirmera Trí Thủ à la tête de Ấn Quang. Sans même attendre le congrès de l’Église, les organisations de base ont pris l’initiative de réunir le leur, en particulier les Familles bouddhistes (Gia đình phật tử), la principale organisation de masse, et les étudiants bouddhistes, l’avant-garde du mouvement, qui - à la suite d’un conflit avec Thiện Minh et la répression policière de 1972 - ont dû plonger dans la clandestinité pendant deux années.
Avec cette mobilisation générale du mouvement bouddhiste, la ligne prônée par Trí Quang débouche sur la constitution en septembre 1974 d’une force politique sous le nom de Force de réconciliation nationale (Lực lượng hòa giải dân tộc), avec à sa tête Vũ Văn Mẫu, sénateur de la liste Hoa Sen [3]. S’inscrivant officiellement dans la Troisième composante de l’Accord de Paris, la Force de réconciliation nationale collabore étroitement avec le général Dương Văn Minh qui a rassemblé autour de lui tous ceux qui se reconnaissent dans la Troisième composante.
Avril 1975 : Offensive générale des forces révolutionnaires, débandade de l’armée de Saigon, fuite de Nguyễn Văn Thiệu à Taiwan, la seule solution que trouve la Première force est de demander au général Minh de prendre la tête de la République du Vietnam pour négocier avec le GRP. Refus de Dương Văn Minh, car il endosserait les habits d’un régime auquel il s’oppose depuis son éviction du pouvoir en 1964 ; ide plus, il incarnerait le camp des vaincus dans une guerre où il ne se reconnaît pas ; enfin, il serait censé représenter la Première Force alors qu’il prétend être le représentant de la Troisième. Pourtant, seule cette solution batarde pourrait éviter une bataille de Saigon qui détruirait la ville, elle permettrait une entrée des troupes révolutionnaires sans effusion de sang, un transfert pacifique du pouvoir au GRP - c’est ce que font valoir les autres membres de la Troisième composante. Et sans doute est-ce aussi l’option privilégiée par les révolutionnaires.
Aussi, dans l’intérêt général, avant tout celui de la population de Saigon, le général Minh accepte-t-il le 28 avril de devenir le dernier président de la République du Vietnam. Il nomme immédiatement un gouvernement dirigé par Vũ Văn Mẫu. Ordre est aussitôt donné à l’armée de Saigon de cesser le feu, avec interdiction faire sauter les ponts qui mènent à la capitale. Ordre est donné en même temps à la police de Saigon de libérer tous les prisonniers politiques. Puis se met en scène le 30 avril [4] : Dương Văn Minh réunit son gouvernement au Palais de l’indépendance, convoque la presse internationale, ordonne d’ouvrir les grilles du palais pour accueillir les premiers détachements de révolutionnaires. Ce qui eut lieu à 11:30.
C’est du moins ce que la Troisième composante a tenté et réussi en ce 30 avril 1975 : « garder intacte la ville de Saigon » [5]. Le rappeler n’est pas inutile quand l’historiographie officielle ne le reconnaît pas encore. Au-delà de cet épisode, le rôle de la Troisième force dans la fin de la guerre, le rétablissement de la paix et de l’unité du Vietnam gagnerait à être pleinement mis en lumière, tant qu’il reste de bon ton à l’étranger de la qualifier de force «introuvable » voire de force « fantôme ».
Trần Hải Hạc
Notes
[1] Intervention à la Journée d’études sur La Troisième force dans la fin de la guerre, le rétablissement de la paix et de l’unité du Vietnam 1955-1975. Recherches et témoignages. 25 septembre 2026, Université Paris Cité.
[2] Le moine bouddhiste convainc, en mai 1966, le pasteur Martin Luther King de s’engager publiquement contre la guerre au Vietnam.
[3] Aux élections sénatoriales de 1973, la direction de Ấn Quang avait accordé son soutien à la liste Hoa Sen menée par Vũ Văn Mẫu, alors que la base du mouvement bouddhiste était plutôt réticente, la suspectant de jeu politicien dans le cadre des institutions de la République du Vietnam. En 1974, c’est au contraire la base militante qui s’est mobilisée pour implanter la Force de réconciliation nationale conduite par Vũ Văn Mẫu dans le cadre de la lutte pour la Troisième composante.
[4] Lors de mon récent séjour à Saigon au mois de juin dernier, j’ai eu connaissance d’un fait qui ne se trouve pas dans l’historiographie officielle, ni n’est relaté dans une publication, à savoir qu’avant cette mise en scène du 30 avril, Dương Văn Minh a été reçu dans le maquis par le secrétaire du Parti pour la région de Sài Gòn - Gia Định, en l’occurrence Mai Chí Thọ. Il s’agit du témoignage d’un officier de sécurité du Comité du Parti de Sài Gòn - Gia Định, Lê Văn Lên, dont la mission a été de conduire le général Minh à cette rencontre.
[5] Titre d’une représentation scénique commandée par la Mairie de HoChiMinh-ville pour les festivités du mois de juin 2026 sur le boulevard piétonnier Nguyễn Huệ. La représentation n’a finalement pas eu lieu, sans doute parce qu’elle n’a pas reçu l’agrément de l’historiographie officielle.
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