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Proust en vietnamien ou une autre recherche

Nous sommes quatre à nous assigner la tâche de traduire cette œuvre immense : Mmes Lê Hồng Sâm, Đặng Thị Hạnh et Đặng Anh Đào, toutes les trois anciens professeurs de littérature française à l’Université de Hà Nội, et moi-même. Quatre octogénaires dont les jours, je dois bien le dire, sont comptés et qui se sentent tellement pressés, traqués comme ils le sont par cette crainte taraudante que, pas plus tard que demain, la mort ne puisse venir à tout moment mettre un terme à leurs efforts, laissant inachevé tout ce qu’il leur tient tant à cœur d’accomplir.


Centenaire de Du côté de chez Swann




Proust en vietnamien
ou une autre recherche



Dương Tường



Le 19 novembre 2013, dans le cadre de l’année France – Việt Nam, à L’Espace, centre culturel français à Hà Nội, une nombreuse assistance a salué avec enthousiasme la version vietnamienne de Du côté de chez Swann, marquant le centième anniversaire de la parution du premier volume d’À la recherche du temps perdu, ce chef-d’œuvre de Marcel Proust qui reste un momument de la littérature française et mondiale.

Il est, en effet, grand temps d’initier les lecteurs vietnamiens à Proust qui, à mon sens, n’est jamais un auteur pour le grand public. Porter à la connaissance de ce dernier l’œuvre de Proust, ce n’est pas une mince affaire.

Sous bien de rapports, c’est un grand défi, je dirais même le grand défi de notre carrière de traducteurs littéraires. Cela est dû à plusieurs facteurs.

Une des difficultés majeures est que l’intérêt du roman, à la différence des autres plus traditionnels, n’est pas dans la trame du récit, dans le déroulement des intrigues. Il ne raconte pas une histoire linéaire, à séquences logiques, mais crée un monde complexe dans lequel s’enchevêtrent des tranches de vie passées, récupérées et présentées au gré d’un narrateur hypersensible dans un ordre flexiblement chrono-logique dans toutes leurs nuances possibles dont les détails touffus à souhait submergent le lecteur commun tellement qu’accablé et les trouvant mortellement ennuyeux, celui-ci a grande peine à renouer le fil du récit et éventuellement finit par y renoncer. C’est, comme l’a bien dit Annie Ernaux, “une œuvre qui “oblige”, je veux dire qui interdit la facilité”. Ainsi, le premier volet, Du côté de chez Swann, ayant essuyé refus après refus chez différents éditeurs, y compris la Nouvelle Revue Française (plus tard rebaptisée Gallimard), aurait pu ne jamais paraître. L’éditeur Ollendorff assaisonne son rejet du manuscrit d’un commentaire teinté d’ironie : Je suis peut-être bouché à l’émeri, mais je ne puis comprendre qu’un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil.” Le scrupuleux André Gide, lui, cependant, se repent après coup : Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la NRF, et (car j’ai cette honte d’en être beaucoup responsable) l’un des regrets, des remords, les plus cuisants de ma vie.” La seule manière possible d’approcher Proust requiert donc qu’on s’arme d’une patience égale à celle avec laquelle il gouverne et coordonne délibérément ses phrases.

Ah oui, ses phrases ! “Ces phrases qui se mordent la queue après d’infinis tortillages” comme les décrit Céline qu’elles agacent tant ! Oui, la phrase proustienne, c’est peut-être le plus grand écueil que nous avons à franchir pour familiariser le public vietnamien avec son œuvre. Proust écrit un français où, comme l’a si bien remarqué un critique littéraire anglais, “tous les mots sont faciles et toutes les phrases difficiles”. Le lecteur vietnamien, habitué à une structure grammaticale beaucoup plus simple (généralement des phrases d’une seule proposition indépendante), à une syntaxe bien différente de son homologue français, se sentirait perdu dans ces phrases-lianes, ces phrases-labyrinthes où s’empêtrent, s’imbriquent, s’entrelacent propositions coordonées, propositions juxtaposées, propositions incidentes, parenthèses, abruptions, métaphores... Prenons par exemple la phrase suivante: “Ce nom de Gilberte passa près de moi, évoquant d’autant plus l’existence de celle qu’il désignait qu’il ne la nommait pas seulement comme un absent dont on parle, mais l’interpellait; il passa près de moi, en action pour ainsi dire, avec une puissace qu’accroissait la courbe de son jet et l’approche de son but; – transportant à son bord, je le sentais, la connaissance, les notions qu’avait de celle à qui il était adressé, non pas moi, mais l’amie qui l’appelait, tout ce que, tandis qu’elle le prononçait, elle revoyait, ou du moins, possédait en sa mémoire, de leur intimité quotidienne, des visites qu’elles se faisaient l’une chez l’autre, de tout cet inconnu encore plus inaccessible et plus douloureux pour moi d’être au contraire si familier et si maniable pour cette fille heureuse qui m’en frôlait sans que j’y puisse pénétrer et le jetait en plein air dans un cri; – laissant déjà flotter dans l’air l’émanation délicieuse qu’il avait fait se dégager, en les touchant avec précision, de quelques points invisibles de la vie de Mlle Swann, du soir qui allait venir, tel qu’il serait, après dîner, chez elle; – formant, passager céleste au milieu des enfants et des bonnes un petit nuage d’une couleur précieuse, pareil à celui qui. bombé au-dessus d’un beau jardin du Poussin, reflète minutieusement comme un nuage d’opéra, plein de chevaux et de chars, quelques apparitions de la vie et des dieux; – jetant enfin, sur cette herbe pelée, à l’endroit où elle était un morceau à la fois de pelouse flétrie et un moment de l’après-midi de la blonde joueuse de volant (qui ne s’arrête de le lancer et de le rattraper que quand une institutrice à plumet bleu l’eut appelée), une petite bande merveilleuse et couleur d’héliotrope impalpable comme un reflet et superposée comme un tapis sur lequel je ne pus me lasser de promener mes pas, attardés, nostalgiques et profanateurs, tandis que Françoise me criait: “Allons, aboutonnez voir votre paletot et filons” et que je remarquais pour la première fois avec irritation qu’elle avait un langage vulgaire, et hélas! pas de plumet à son chapeau.” (Du côté de chez Swann – Gallimard – Folio classique, 1988, pp. 533 - 534) Là, dans ce spécimen auquel on peut trouver de semblables à presque tous les deux ou trois pages du livre, figurent tous les éléments que j’ai casuellement mentionnés là-haut: proposition coordonnée, proposition juxtaposée, proposition incidente, abruption, parenthèse, métaphore... (J’avoue que j’ai bien du mal à expliquer comment on s’escrime à se désembourber de ces complexités afin de parvenir à une solution acceptable : une version vietnamienne accessible aux lecteurs vietnamiens, autant fidèle que possible à l’original).

Pourtant, Proust ne pense jamais que les phrases longues sont désirables en elles mêmes. Il rejette catégoriquement les redondances artificielles, les fioritures vides, les phrases qui tâtonnent, cherchant à rendre une idée par d’infinies approximations. Paradoxalement, il y a là dans la longueur proustienne à la fois concision et concentration, et cela il nous faut bien l’appréhender. “Je préfère la concentration, même dans la longueur,” écrit Proust à Jean Cocteau. La phrase proustienne, c’est, comme Paul Morand l’a décrite si admirablement, “cette phrase (...) étourdissante dans ses parenthèses qui la soutenaient en l'air comme des ballons, vertigineuse par sa longueur, (...) vous engaînait dans un réseau d'incidentes si emmêlées qu'on se serait laissé engourdir par sa musique, si l'on n'avait été sollicité soudain par quelque pensée d'une profondeur inouïe...” De son côté, John Updike, lui, s’extasie dans un article intitulé Five Remembered Moments of Utter Reading Bliss: “Les phrases sinueuses de Proust poursuivent une essence si pure que la quête est en soi un acte de foi.” Dans son étude approndie de “La phrase de Proust”, Jean Milly cite un compte méticuleux des phrases dans Du côté de chez Swann et À l’ombre des jeunes filles en fleurs, d’après lequel près de quarante pour cent des phrases dans ces deux volumes sont raisonnablement courtes (une à cinq lignes) et moins d’un quart sont longues (dix lignes et plus).

Le style de l’écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de technique mais de vision,” écrit Proust. Il conçoit qu’une longue phrase contient une idée entière qu’on ne peut pas fractionner en fragments détachés. La forme de la phrase épouse celle de la pensée et chaque mot doit nécessairement concourir à la rendre exhaustivement. Déroutante au premier abord mais pas obscure, la phrase proustienne finit par exercer une fascination prenante à mesure que nous apprenons, en lisant et relisant chaque mot, en nous soumettant totalement à la prose subtilement ensorcelamte de Proust, à découvrir le charme de ses riches nuances, ses analyses psychologiques fouillées, sa cadence architecturale, sa structure symphonique.

Last but not least, la longueur de l’œuvre : La Recherche s’étend sur plus de trois mille pages. “La vie est trop courte et Proust est trop long.” dit Anatole France. Encore, le facteur temps entre en ligne de compte. Nous sommes quatre à nous assigner la tâche de traduire cette œuvre immense : Mmes Lê Hồng Sâm, Đặng Thị Hạnh et Đặng Anh Đào, toutes les trois anciens professeurs de littérature française à l’Université de Hà Nội, et moi-même. Quatre octogénaires dont les jours, je dois bien le dire, sont comptés et qui se sentent tellement pressés, traqués comme ils le sont par cette crainte taraudante que, pas plus tard que demain, la mort ne puisse venir à tout moment mettre un terme à leurs efforts, laissant inachevé tout ce qu’il leur tient tant à cœur d’accomplir. “Je ne peux m’en aller, l’âme en paix, avant de voir paraître la version vietnamienne de La recherche,” dit le professeur Đặng Thị Hạnh lors de cette réunion, il y a deux années, où l’on se décida à en mettre un coup. Et nous voilà au boulot.

Oui, j’ai bien le sentiment qu’en nous attelant à cette tâche, c’est précisement à une autre recherche que nous nous livrons. Ce n’est pas tout simplement une version vietnamienne de La recherche que nous cherchons. Ce projet de traduire Proust, c’est un rêve que nous avons caressé depuis des décennies. Eh bien, de quoi d’autre nous sommes nous mis en quête? De nos joies et nos peines passées, irrécupérables ? Du temps que nous-mêmes, nous avons perdu ? De notre propre jeunesse déjà longtemps írrévocablement révolue ? Peut-être de tout cela. Et de bien d’autres choses encore.

Ainsi, en nous guidant à l’illumination de ce sésame-ouvre-toi qu’est la phrase proustienne, nous procédons à notre recherche à nous. Nous voyons dans notre identité de vue, notre communion d’idées et de concepts, notre affinité de compréhension (peut-être parce que nous sommes d’une même génération ?) un avantage dans l’exécution de notre tâche et nous nous en réjouissons. Forts de notre amour pour Proust, forts de ce désir fervent de réaliser ce rêve si longtemps couvé pour clore décemment nos carrières de traducteurs littéraires (car nous avons bien le sentiment que ce serait notre dernier livre), sans prétendre pouvoir rendre à fond l’esprit et la subtilité proustiens, nous espérons apporter aux lecteurs vietnamiens un tant soit peu de son langage lyrique et richement coloré, son humouur compassionné et sa sublimité de pensée.

Et, forts de cette conviction, nous poursuivons notre recherche...

DƯƠNG TƯỜNG




SOURCE : Ce texte nous a été envoyé par l'auteur.

Il a été lu au Colloque international de traductologie

(28 et 29 novembre 2013) : "Comment traduire Proust ?

Problématiques traductologiques et réflexions théoriques"

organisé par SEPTET et le Réseau Asie-Imasie (CNRS & Maison des Sciences de l'Homme)

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