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Retrouvailles d’un amour passé



Retrouvailles d’un amour passé


André MENRAS (Hồ Cương Quyết)


Je l’ai retrouvée à l’occasion du film André Menras : un Vietnamien que le Studio d’Etat du film documentaire et scientifique est en train de tourner sur mon histoire d’amour avec le Vietnam. A l’intérieur de la grande histoire turbulente de ma vie vietnamienne, cette petite histoire est un épisode amoureux très fort. « Elle » n’a pas changé. C’est bien « elle » : son épais dossier dans les archives du musée de la révolution a confirmé son identité ! Ainsi des jours de grand bonheur  suivent toujours ceux des grandes peines. Il suffit de ne pas se résigner, de continuer à avancer. De qui, de quoi s’agit-il ? Qui est « elle » ?

Depuis des années, avec mes amis « Tà ru » (tù ra), anciens prisonniers politiques du régime saïgonnais, détenus dans le bagne de Chí Hoà puis au camp n°6 à Côn Đảo (Poulo Condor), nous cherchons les traces de ce poste de radio qui permettait, du fond de la prison, de recevoir les nouvelles du front, des combats diplomatiques, des reculs de l’ennemi, du soutien du monde solidaire. Dans cet univers que les geôliers voulaient nous rendre hermétique, pour mieux étouffer nos esprits et anesthésier notre volonté de résistance, les informations étaient aussi vitales pour le moral que le sang qui circule dans les veines, que l’air que l’on respire le sont  pour les cellules de notre corps. Ce sont ces nouvelles qui donnaient l’environnement général des petites ou grandes luttes quotidiennes, permettaient de les moduler, de mieux les cibler. Ainsi, grâce ce poste de radio Sony à 3 bandes -- et à d’autres postes de radio -- la voix de la libération a pu chaque nuit pénétrer au plus profond des noirs cachots pour y insuffler les nécessaires vitamines et  éclairer notre chemin de combat.

andre

J’avoue avoir eu les larmes aux yeux, en cette fin de matinée du 8 décembre 2011, lorsque j’ai retrouvé ce poste de radio à Ha Noi, salle 24, au Musée de la révolution, dans son épaisse cage de verre avec la simple inscription : « Radio que les prisonniers du bagne de Côn Đảo ont utilisée pour apprendre la nouvelle de la libération de Saigon ». Triste sort que celui des objets de musée dont l’histoire souvent superbe, pleine de couleurs et de vie est réduite à l’immobilité de quelques mots froids alignés noir sur blanc sur une étiquette poussiéreuse !

Si cette radio pouvait raconter la fantastique épopée de ses tribulations cachées, les mains, fermes ou tremblantes qui l’ont serrée comme si elle était un prolongement du corps, sans jamais la tomber ,les oreilles collées à elle comme on écoute les chuchotements  de la femme aimée, les voix des geôliers qui la cherchent, qui la frôlent puis s’éloignent sans la trouver… Un monde d’émotions, d’exploits quotidiens, de défis à la bastonnade mortelle, de solidarité indomptable est contenu dans ce modeste petit objet.

Vingt-quatre heures avant sa mort, notre cher ami Phạm Văn Ba qui nous a quittés  à Đà Nẵng  il y a quelques mois à peine, nous a mis sur la piste pour la retrouver. Il a livré le secret à son camarade Bùi Văn Toản, l’opérateur nocturne chargé de l’information secrète dans le camp N°6 et qui, nuit après nuit, « protégé » par les autres détenus  a écouté les informations pour en faire le rapport au secrétaire de la cellule Lưu Chí Hiếu (1), notre ami Trịnh Văn Lâu dit Tư Cẩn, premier maire de Côn Đảo libérée.

Cette radio était entrée ouvertement dans le bagne de Chí Hoà, apportée par l’épouse d’un détenu français de droit commun qui avait de la sympathie pour notre combat humain et politique. Ce détenu que j’avais l’autorisation de rencontrer au secteur ID des étrangers « pour jouer aux échecs» a fermé les yeux quand je lui ai « dérobé » sa radio. J’ai pu ainsi la transmettre à Phạm Văn Ba qui se trouvait avec une soixantaine de camarades dans la cellule OB1. Ba et ses amis ont réussi l’exploit de préserver la radio malgré la violente répression qui a précédé leur déportation à Côn Đảo. De leur cellule, elle est passée dans l’enceinte extérieure de la prison sur le camion où ils étaient  chargés comme du bétail. De là, elle a pris le bateau où ils étaient aux fers en fond de cale. Elle a ensuite traversé les fouilles et les coups lors de l’arrivée à Côn Đảo. Elle a fait un petit séjour d’attente dans les ordures avant d’intégrer sa nouvelle cellule du camp N°6. Là un groupe de six jeunes détenus sous la responsabilité de Nguyễn Văn Hai  (originaire de Cà Mau) se relayaient pour surveiller la radio et la sécuriser en permanence. Arrivé la nuit, Enfermée dans un sac en plastique, plongée dans le trou des WC, elle a subi les mauvaises odeurs mais résisté à l’humidité. C’était Bê, dont le véritable nom est Ung Văn Khuê, originaire de Long An, qui était chargé de cette tâche malodorante mais on ne peut plus noble. « Elle » a été parfois intégrée au mur derrière une mince fausse cloison camouflant le trou de sa cachette. Les autres détenus de la salle, bien que ne participant pas à la protection et à l’utilisation de la radio connaissaient son existence. Cependant, selon la règle de conduite des détenus politiques pour garantir la sécurité, on ne se mêlait pas de ce qui ne concernait pas sa propre responsabilité. Pendant plus de 3 ans, « Elle » a fait l’objet de l’attention et des égards permanents. Source de vie, elle pouvait à tout instant devenir cause de mort. Grâce à elle, les détenus connaissaient dans le détail les clauses de l’accord de Paris, mieux que l’administration du camp et pouvaient ainsi orienter leurs luttes en conséquence. Elle a été pour eux une véritable arme de protection et d’offensive.

Ainsi, lorsque j’ai retrouvé dans cette salle vide du musée ce magnifique objet de solidarité, d’intelligence, de courage et de combat, le cercle était bouclé des 40 ans qui nous avaient séparés. J’avais à ce moment-là,  geste ridicule pour tout étranger à notre histoire, une furieuse envie de l’embrasser. Et je l’ai fait !

A chacun ses héros : je ne l’échangerais pas pour tous les écrans plasma géants du monde et le vide assourdissant de conformisme et d’uniformité qu’ils distillent heure après heure à nos oreilles fatiguées. Les vibrations qui sortaient des haut-parleurs de ce poste étaient libératrices. Aujourd’hui, particulièrement, j’en ai la nostalgie. Quand vous entrerez dans cette salle 24, regardez bien cette radio: elle vous fera un clin d’œil malicieux. Comme un message très actuel qui veut dire : rien ni personne, même dans les pires conditions, ne peut empêcher les hommes de rester lier les uns aux autres et de se communiquer l’information.

Hồ Cương Quyết, André Menras


Note : Texte envoyé par l'auteur.
La version vietnamienne est ici.




(1) A ce moment-là, le camp 6B comprenait dix grandes salles de détention. Chaque salle était organisée en cellule du Parti. Les dix cellules constituaient la section Lưu Chí Hiếu.




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