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FRANCE : Entre deux quinquennats

De l'"omniprésident" au "président normal"


Alternance 2012




ENTRE DEUX QUINQUENNATS


Nguyễn Quang



« Voilà, il s'en va. Il nous rend le pays, dont on doutait sous sa gouvernance que ce fût encore le nôtre » (Dominique A, auteur-compositeur-interprète). Maintenant qu'il a "dégagé", on s'aperçoit tout à coup que, de tous les présidents de la 5ème République – mis à part Pompidou, qui était malade – Nicolas Sarkozy est celui qui sera resté le moins longtemps à l'Elysée. Cinq ans seulement, mais cinq années de déglingue : au plan des institutions, la séparation des pouvoirs bafouée, la Justice agressée, les corps intermédiaires dénigrés, la République rabaissée, parfois ravalée au rang d'une monarchie népotique, avec sa cour, sa valetaille, ses favoris, ses traîtres; au plan social, la lutte des classes réactivée, les classes moyennes siphonnées, les banlieues abandonnées, les services publics démantelés, l'école républicaine dégradée; au plan des valeurs, l'argent déifié, la connaissance marchandisée, la culture ringardisée, la fraternité moquée, l'égalité effacée de la devise de la République. Certes restait la liberté, encore protégée par les mécanismes démocratiques (comme le prouve l'alternance d'aujourd'hui), mais beaucoup d'entre nous auront vécu ces cinq années d'exil intérieur en étant habités, selon les mots du cinéaste Pierre Schoeller, « d'une gêne intime, qui oscillerait entre la honte de ce que fut ce régime et l'effroi ce qu'il aurait pu être. »


Cinq ans de régression


Ceux qui nous suspecteraient d'exagération épique pourraient consulter avec profit l'ouvrage collectif ([3]) de la Fondation Copernic, qui fait le Bilan de la casse, mai 2007 - décembre 2011 sous forme d'un lexique allant de AAA à Vidéo-surveillance en passant par Retraites, en même temps que d'un inventaire thématique rassemblant le travail, le pouvoir d'achat, l'Europe, l'immigration, les institutions, les libertés publiques, etc... N'importe quel lecteur peut donc s'y référer pour répondre immédiatement à la demande d'inventaire exhaustif de J-F. Kahn : « Relever dans tous les domaines l'état chiffré – et ressenti – de la situation en 2007, et la comparer avec la situation d'aujourd'hui (...) Les inégalités: plus ou moins? Justice sociale : plus ou moins ? L'équité fiscale : plus ou moins ? Nombre de personnes au-dessous du seuil de pauvreté : plus ou moins ? Mal logés : plus ou moins ? Croissance : plus ou moins ? Chômage : plus ou moins ? Déficit budgétaire : plus ou moins ? Déficit du commerce extérieur : plus ou moins ? Dette publique : plus ou moins ? Déséquilibre des comptes sociaux : plus ou moins ? Evolution du pouvoir d'achat : plus ou moins ? Emigration : plus ou moins ? Violences aux personnes, hold-up, cambriolages, rackets : plus ou moins ? Cohésion sociale : plus ou moins ? Etat des services publics : amélioré ou dégradé ? Trains : plus ou moins à l'heure ? Justice : plus ou moins rapide ? L'école : plus ou moins performante ? (...) Hôpitaux : mieux ou moins bien ? Plus ou moins de ségrégation ethnico-sociale ? Plus ou moins de ghettos urbains ? Progrès ou recul de la politique de la ville ? Moral de la population : en hausse ou en baisse ? Plus d'abstentions ou moins ? Le Front National : refoulé ou en expansion ? La France plus divisée ou plus unie ? La démocratie devenue plus ou moins vivante ? Les citoyens se sentent-ils plus ou moins associés à la définition des grands choix stratégiques ? Le débat public est-il devenu plus détendu ou plus tendu ; l'esprit de consensus a-t-il progressé ou reculé face aux antagonismes partisans ? Les populations issues de l'immigration sont-elles et se sentent-elles plus ou moins intégrées ? Les sauts de puce que le chef de l'Etat a multipliés à l'étranger sans jamais s'adresser aux peuples ont-ils renforcé ou pas le rayonnement de notre pays ? » ([6], pp.43-44). Force est de constater qu'à pratiquement toutes ces questions, la réponse est négative. Bien sûr, chacun est libre de rajouter ses propres rubriques au questionnaire de JFK, et le président sorti ne manquerait pas de se prévaloir du "succès" de trois grands chantiers de son quinquennat, le Grenelle de l'environnement (2007), la loi LRU sur l'autonomie des universités (2008) et la réforme des retraites (2010) . On se heurte en l'espèce à une pratique du pouvoir sarkozyste dûment estampillée, la "com" - ici, des "éléments de langage" que les ministres rabâchent et que les médias répercutent en boucle jusqu'à ce qu'ils prennent force de "vérité". Or qu'en est-il précisément ? On a déjà discuté dans ces colonnes mêmes de la réforme des retraites de 2010, certes nécessaire, mais que le gouvernement a fait passer sans concertation, en force, contre le plus grand mouvement social que la France ait connu depuis 1995. Or non seulement les mesures prises étaient foncièrement injustes envers les travailleurs les plus défavorisés (carrières longues, métiers pénibles), mais en épargnant les retraités existants – le coeur de l'électorat sarkozyste – elles faisaient l'impasse sur le problème du déficit qui se reposera à partir de 2018 (d'après les calculs de la commission des finances du Sénat, 18% des déficits accumulés pour la période 2011-2018 ne seront pas financés, soit une ardoise de plus de 56 milliards E laissée aux générations futures). De fait, l'objectif avoué – la conservation de la note AAA, dont on sait ce qu'elle est devenue - en cachait deux autres, inavoués – la baisse du niveau des pensions et la préparation d'une retraite par capitalisation. On retrouve les mêmes caractéristiques dans la LRU de 2008 : une même nécessité de réforme, admise par les universitaires eux-mêmes, mais un passage en force, malgré six mois de grève et de manifestations, puis le matraquage médiatique pour accréditer un "succès" qui masque, en dépit d'avancées indéniables, le démantèlement de fait de l'enseignement supérieur conçu comme un service public (par l'introduction d'une logique de concurrence, de fortes disparités régionales, d'une nouvelle "gouvernance" inspirée du "management" privé) et, surtout, comme un producteur de connaissances (de la double mission de formation et de recherche, n'est plus retenue que la première, la seconde étant réduite à la notion la plus utilitaire possible de recherche appliquée, c'est-à-dire, dans un langage extrême, la "marchandisation du savoir"). Mais c'est le Grenelle de l'environnement de 2007 qui détient le pompon de l'enfumage. Présentée comme la réussite emblématique du début du quinquennat, cette opération de communication écologique associant l'Etat, les collectivités territoriales, le patronat, les syndicats et les associations environnementales, avait suscité des espoirs à la hauteur des 285 mesures proposées. Espoirs taillés en pièces par les manoeuvres des lobbies et de la majorité de droite, jusqu'à ce que le président lui-même siffle la fin de la récréation en déclarant au Salon de l'agriculture de 2010 : « L'écologie, ça commence à bien faire ! » Effectivement, dans la loi définitive de mai 2010 (dite Grenelle 2), il ne subsiste plus grand chose des ambitions initiales : écotaxes sur le carbone et les essieux de camions, énergie éolienne, admission d'associations écologiques au sein d'instances consultatives... tout est abandonné ou édulcoré. Pire, un décret d'octobre 2011 permet d'augmenter les quantités d'azote épandues sur les terres agricoles, donnant à la France la "pole position" dans une pratique dont on connaît les nuisances (pollution des eaux, prolifération des algues vertes, sans parler des effets sur la santé des agriculteurs eux-mêmes.


"L'omniprésident"


On pourrait contester de même les "succès" internationaux de Sarkozy – l'affaire géorgienne, l'affaire libyenne, les crises des subprimes et des dettes souveraines – gonflés par sa "com" jusqu'à faire du président sorti (du moins en France, l'étranger n'étant pas dupe) le "taulier du monde". On pourrait aussi relever les fiascos reconnus : la dette abyssale, le chômage structurel, le bouclier fiscal, les niches fiscales, les cadeaux fiscaux, la défiscalisation des heures supplémentaires, la loi sur le commerce votée sous influence du lobby des hypermarchés, la baisse de la TVA dans la restauration, la suppression de la taxe professionnelle non compensée par l'Etat, la suppression mécanique et uniforme d'un poste de fonctionnaire sur deux partant à la retraite, la suppression de la police de proximité, la réforme des régions, la réforme de la formation des maîtres, la tentative de réforme visant à réduire l'indépendance de la justice... « Jamais il n'y a eu des réformes aussi peu posées, avec si peu de souci des hommes » (un député UMP). Arrêtons ici les frais, il faudrait un livre entier pour faire le bilan de ce quinquennat foutraque. Foutraque est le mot juste, l'activisme épileptique de Sarkozig(zag) ressortissant moins de la science politique que de la thermodynamique du mouvement brownien. Si l'on pouvait dessiner la ligne de l'action sarkozyste, elle aurait l'irrégularité sans tangente des trajectoires browniennes : fils d'un immigré hongrois, il crie haro dans le discours de Grenoble (juillet 2010) sur la population rom ; "petit français de sang mêlé" (2007, discours d'entrée en campagne), il explique la délinquance par "cinquante ans d'immigration insuffisamment régulée", tout en décrétant "une guerre nationale" contre les "voyous" (Grenoble, 2010); libéral (au sens économique) traité "de néo-conservateur américain avec un passeport français" par le socialiste Eric Besson (lequel se ralliera ensuite avec armes et bagages), il fait voeu, en pleine crise des subprimes, de s'opposer à la loi des marchés et de refonder le capitalisme (Toulon, 2008); défenseur du curé contre l'instituteur en 2007 (discours de Latran), défenseur de la laïcité en 2011 (loi contre le port de la burqa) ; ennemi des pratiques référendaires – qu'il n'a jamais utilisées en cours de mandat – il a fait ratifier en 2007 le traité de Lisbonne reprenant les principales dispositions libérales contenues dans le projet de Constitution européenne, pourtant rejeté par le référendum français de 2005, mais il promet dans sa campagne de 2012 de consulter le peuple par référendum... sur la formation professionnelle! Bref, une pensée zigzaguant au jour le jour, qui porte à croire que Sarkozy n'a pas de conviction, qu'il n'a que des convictions successives. Cette formule, qui a fait florès, demande cependant à être nuancée. On la précisera par celle de Balzac à propos de Thiers : « C'est une girouette qui, malgré son incessante mobilité, reste sur le même bâtiment. » Traduction : Sarkozy est un opportuniste « qui fait de l'électoralisme comme d'autres de la musculation » (F-O. Giesbert, [4]), mais qui reste constamment ancré à droite, comme le prouvent amplement, par leur côté anti-social, pratiquement toutes les réformes de son quinquennat, du "paquet fiscal" de 2007 à la "TVA sociale" de 2012 en passant par les retraites de 2010. Ce qui a pu brouiller les catégories, c'est qu'il s'approprie les thèmes de toutes les droites, y compris la plus extrême (campagne de 2012), sans se priver de piocher dans le discours de la gauche, jusqu'à lui piquer ses références, de Jaurès à Léon Blum (campagne de 2007). Le coucou de la politique, Nicolas Sarkozy.

Le bilan calamiteux de son mandat, c'est "l'omniprésident" qui en porte la responsabilité entière puisque, selon les mots de François Hollande, il s'est occupé de tout, pour tous, et tout seul. La Constitution de la 5ème République définit le Premier ministre comme le chef du gouvernement, dont il dirige l'action. Sarkozy l'a réécrite à sa façon, inventant ce casting inédit : un "hyper-président" (lui), un "collaborateur" (le Premier ministre) et des sous-fifres (les autres), lui devant et tous derrière, parce que, de toute façon, "tous des charlots, des zombies". "Je dois tout faire moi-même", cela sonnerait comme un aveu d'échec dans la bouche de n'importe quel manager, mais pas dans celle du super-DRH-président-de-la-République. On se souvient qu'à peine nommé ministre de l'Intérieur par Jacques Chirac, il avait débarqué à la tête de ses troupes au bois de Boulogne pour diriger lui-même, en "direct live" à la télé, le ramassage des putes. A l'Elysée, il s'est surpassé : libérateur des infirmières bulgares, organisateur des festivités du 14 Juillet, entraîneur du XV de France, commentateur en direct du Tour de France, fournisseur attitré des pages "people" et "glamour", agent recruteur de TF1, grand patron du PAF, éminence des groupes de presse, grand copain du CAC 40, pompier des finances mondiales et sauveur de l'Union Européenne... Aucun de ces rôles n'est inventé, le public peut en attester. On pourrait hausser les épaules devant l'écume et l'extravagance, mais on ne le peut plus dès lors que l'infantilisme se double d'une brutalité dont la normalisation disqualifie la confrontation politique. La gouvernance sarkozyste commence par le mépris de ses propres serviteurs. « Sarkozy, note FOG, est un darwinien qui a toujours eu une conception canine de l'humanité qu'il divise entre "dominés" et "dominants" » ([5]). Les chroniqueurs de la sarkozie ne comptent plus les conseils des ministres qui débutent par un monologue auto-satisfait du chef ("je suis le seul à", "j'ai été le premier à") et se poursuivent par une mise à mort publique des "nuls". FOG évoque des séances d'humiliation où « la plupart des ministres du gouvernement se tortillent, se contorsionnent devant le prince. Tant de courbettes, de génuflexions, de plats-ventres. Et lui éprouve de la jouissance devant ces visages affolés, apeurés. Il se complaît dans l'avilissement des siens. » La gouvernance sarkozyste se poursuit par l'interdiction de l'altérité d'opinion. On a peine à imaginer les jugements orduriers portés par un président "ivre de lui-même" sur n'importe quel contradicteur, qu'il soit de son propre camp ou du camp adverse (voir encadré) ; la rancune acharnée dont il poursuit n'importe quel gêneur, qu'il soit grand, misérable ou même insignifiant (voir les témoignages dans [1]). C'est que, note le ministre libéral François Goulard, « la critique équivaut pour lui à une déclaration de guerre qui ne peut se terminer que par la reddition, l'achat ou la mort de l'adversaire. » De là vient cette pratique, compulsivement clivante, de la gouvernance sarkozyste : « On ne dialogue pas, on castagne (...) Convaincre, prouver, contredire ? Non, casser. Abattre. Eliminer, si possible. » ([6] p.57). Au début du quinquennat, l'hebdomadaire Marianne, sous la plume de J-F. Kahn (« Le vrai Sarkozy », repris dans [6]), avait brisé le tabou du politiquement correct en voulant chercher dans le psychisme du président une explication à son rapport avec le pouvoir. Or, à la fin du quinquennat, pratiquement plus personne ne discute le verdict formulé par JFK sur le mode drôlatique : « Le grain que certains ont au menton ou sur la fesse droite, Sarkozy l'a dans la tête. » Dans le jargon psy, une "faille égotique". « Pas de sur-moi. Pas de sous-moi non plus. Un moi, tout simplement. Himalayesque. Pantagruélique. Un moi qui ne peut ni descendre au-dessous de lui-même ni s'élever au-dessus, entortillé qu'il est autour de lui-même. Un moi qui dans ce moi se mire. Qu'éclabousse l'adoration qu'il se voue. Qui ne peut s'interroger sans se caresser (…) L'homme qui ne sait pas dire "on". Ni "vous ". Ni "nous". Qui ne connaît que la règle du "je". Jusqu'au jour où l'excès de "moi, moi, moi" provoque imman-quablement l'exaspération du "nous, nous, nous". Puis du "à qui la faute" ? "À lui ! à lui ! à lui !" » ([6], pp.54 et 169)


Un "président normal"


Un "président normal" remplace "l'omniprésident". La désormais célèbre anaphore hollandaise (improvisée ou pas) définit l'ancien par rapport et par opposition au nouveau : « Je serai un président qui respecte les Français, je serai un président qui ne veut pas être Président de tout. Moi, président de la République, je ne serai pas le chef de la majorité. Moi, président de la République, je ne traiterai pas mon premier ministre de collaborateur. Moi, président de la République, je ne participerai pas à des collectes de fonds pour mon propre parti dans un hôtel parisien. Moi, président de la République, je n'aurai pas la prétention de nommer les directeurs des chaînes de télévision publiques. Moi, président de la République, je ferai en sorte que mon comportement soit à chaque instant exemplaire. Moi, président de la République, j'aurai à cœur de ne pas avoir un statut pénal du chef de l'Etat, de façon à ce que, si des actes antérieurs à ma prise de fonction venaient à être contestés, je puisse m'expliquer. Moi, président de la République, je constituerai un gouvernement qui sera paritaire, avec autant d'hommes que de femmes. Moi, président de la République, il y aura un code de déontologie pour les ministres, qui ne pourront pas rentrer dans un conflit d'intérêts. Moi, président de la République, les ministres ne pourront pas cumuler leurs fonctions avec un mandat local. Moi, président de la République, je ferai un acte de décentralisation. Moi, président de la République, j'engagerai de grands débats – on a évoqué celui de l'énergie. Moi, président de la République, j'introduirai la représentation proportionnelle pour les élections législatives […] pour celles de 2017. Moi, président de la République, j'essaierai d'avoir de la hauteur de vue. » Peut-être cette "normalité" revendiquée est-elle seulement une habileté politique. Peut-être pas. L'inévitable FOG, qui n'a pas son pareil pour confesser les hommes de pouvoir, trouve le nouvel élu « mal fagoté », s'étonne de ne l'avoir « jamais vu avec un livre » ; mais il ne l'a jamais pris « en flagrant délit de mensonge », lui reconnaît « un énorme déficit de cynisme », n'a trouvé dans son entourage « aucun des fripons et des affairistes » qui collaient à François Mitterrand ([5]). Un homme "normal", donc. Avec ses talents propres, mais propulsé aux plus hautes fonctions, il faut bien le dire, par un concours de circonstances (la disqualification de DSK), élu de remplacement plutôt que d'adhésion, avec 51,7% des voix, un score normal en démocratie, mais relativement décevant au regard de l'exceptionnelle conjonction, dans l'opinion, de la détestation de Sarkozy et du rejet du libéralisme. Un point positif : pour la première fois depuis longtemps, la gauche redevient majoritaire dans les couches populaires (Libération 09/05), avec 58% des employés et 68% des ouvriers, les 52% de Sarkozy chez les retraités ne suffisant pas à inverser la tendance ; elle l'emporte également à 56% dans le cœur de cible de la population active que sont les 35-49 ans. Mais le nouveau président ni la nouvelle équipe ne semblent bénéficier de l'habituel "état de grâce". A peine installés, le temps de prendre quelques mesures symboliques (la parité, la charte de déontologie...), ils vont devoir repartir pour la bataille législative, qui s'annonce cruciale. Depuis les débuts de la 5ème République, et surtout depuis la réforme instaurant le quinquennat, les Français ont toujours pris soin d'accompagner le président nouvellement élu en lui donnant la majorité parlementaire nécessaire pour gouverner. Dans la très grave crise économique, sociale et politique que traverse le pays, une cohabitation serait un désastre.

Si majorité lui est donnée, dans quel sens agira François Hollande ? Le nouvel élu est un partisan impénitent de la social-démocratie, dont il ne croit pas, à rebours du pessimisme ambiant, que toutes les vertus soient épuisées. Il faut moins prêter attention au programme en 60 points du candidat (fort bien présenté mais, si l'on en croit les sondages de campagne, jugé paradoxalement moins crédible que le programme sarkozyste... pourtant inexistant) qu'au principe de courage, celui qui veut qu'un président se fasse détester au début de son mandat s'il ne veut pas être détesté à la fin. Si l'on en croit ce précepte, les orientations déterminantes de l'action présidentielle seront bientôt dévoilées, mais il n'est pas besoin d'être grand clerc pour distinguer deux priorités : la justice sociale et l'Europe.


* Justice sociale : le principe de réalité impose de s'attaquer avant tout à la dette publique de 1780 milliards € (soit 85% du PIB) laissée par Sarkozy. Assainir les finances publiques pour mieux préparer le retour de la croissance. Le président sorti invoque à tout bout de champ la crise pour se dédouaner, mais les calculs les plus sérieux basés sur les rapports de la Cour des comptes et des commissions des finances de l'Assemblée et du Sénat (voir e.g. [2]) font apparaître un accroissement de 632 milliards de dette en cinq ans, dont "seulement" 109 sont imputables à la crise, le reste étant le fruit d'une mauvaise gestion qui n'a pas été corrigée (370 milliards) et de décisions prises pendant le quinquennat (voir au début) qui ont considérablement ponctionné les ressources de l'Etat, soit en fin de compte un peu plus de 520 milliards : le prix du mandat Sarkozy. On nous raconte classiquement que pour réduire le déficit, la droite taille dans les dépenses et la gauche augmente les impôts. La gravité de la situation oblige à sortir de ce dualisme primaire. Nous récusons en particulier la croyance que les Français seraient "par essence" rétifs à la réforme. Ils ont largement montré le contraire dans le passé en accompagnant des réformes, même douloureuses, dont ils percevaient qu'elles allaient dans le sens du progrès et de la justice. Par exemple, la désindexation des salaires et des prix à la fin des années 80, pour stopper l'inflation. Pour reprendre l'exemple de 2010 (voir plus haut), « [ils] n'ont pas en soi manifesté contre une réforme des retraites évidemment nécessaire. Ils ont signifié qu'on ne pouvait se livrer impunément à un coup d'Etat sémantique consistant à définir comme réforme le fait de donner plus à ceux qui ont déjà beaucoup, et de prendre à ceux qui estiment qu'ils n'ont pas assez » ([6], p.74). Côté symboles, François Hollande a déjà frappé un grand coup en promettant de taxer à 75% la tranche des revenus supérieurs à 1million E, mais cette mesure resterait symbolique (elle toucherait environ 6000 contribuables) si elle ne s'intégrait pas à une remise à plat de l'impôt sur le revenu, de l'ISF, de la CSG, des niches fiscales, bref une grande réforme de la fiscalité française, projetée depuis des lustres mais jamais réalisée.


* Europe : on pourrait étendre les mêmes considérations à l'échelle européenne, où l'austérité vient ajouter le déni de démocratie à l'injustice sociale. Certes on ne doit pas exonérer un pays comme la Grèce de la responsabilité d'avoir vécu à crédit et au-dessus de ses moyens, mais ceux qui souffrent aujourd'hui de la crise ne sont certainement pas ceux qui ont profité le plus de l'avant-crise. Or que nous propose le "pacte de stabilité" concocté par Merkozy en 2011 ? Trois grandes mesures : contrôle en amont, par le Conseil européen et la Commission de Bruxelles, des budgets des Etats avant qu'ils soient discutés par les parlements nationaux ; renforcement des sanctions en cas de déficit excessif, ce qui revient en fin de compte à limiter les dépenses publiques ; austérité salariale, diminution des dépenses sociales, augmentation de la flexibilité du travail. Il s'agit clairement de profiter de la crise pour imposer une "gouvernance européenne" néo-libérale en évitant tout débat démocratique. Cerise sur le gâteau, la "règle d'or" chère à Sarkozy consiste à inscrire dans la loi fondamentale (la Constitution) des Etats l'objectif d'équilibre budgétaire, c'est-à-dire à graver dans le marbre l'austérité permanente. Outre le déni démocratique, aucun dirigeant digne de ce nom ne saurait accepter une telle limitation de la souveraineté d'Etat, doublée d'un renoncement à la notion même d'action politique. Et pourtant, Sarkozy a inspiré et signé ce traité... On sait que François Hollande a promis de le renégocier, plus précisément de le compléter par un "pacte de croissance" ; au besoin de refuser de le ratifier. Ce n'est pas la moindre surprise du marathon diplomatique entrepris cette semaine par le président français (visite à Berlin, sommet du G8 à Camp David, réunion informelle des dirigeants européens à Bruxelles) que de révéler que l'idée de croissance a fait son chemin, dans les capitales comme dans les institutions internationales, au point que la chancelière allemande s'est retrouvée isolée. Ce ne serait pas un mince exploit pour Hollande que de réussir à contribuer à « remettre à l'endroit tout ce que le libéralisme fait fonctionner à l'envers » (devise de la fondation Copernic).


C'est pratiquement une loi naturelle que la gauche n'arrive au pouvoir qu'en temps de crise. Parlant de redresser « un pays abîmé », François Hollande confiait à FOG : « Je suis conscient que ça va être très dur, bien plus dur que tout ce qu'on peut imaginer » ([5], p.107). Mais il n'a plus le choix, maintenant qu'il a le job. S'il échoue, c'est Marine Le Pen qu'on risque d'avoir dans cinq ans.

NGUYEN QUANG




[1] G. Davet, F. Lhomme : Sarko m'a tuer , J'ai Lu, 2011

[2] M. Delattre, E. Lévy : Un quinquennat à 500 milliards €, éd. 1001 Nuits, 2012

[3] Fondation Copernic (ouvrage collectif) : Sarkozy, bilan de la casse, éd. Syllepse, 2012

[4] F-O. Giesbert : M. le Président, J'ai Lu, 2011

[5] F-O. Giesbert : Derniers Carnets, Flammarion, 2012

[6] J-F. Kahn : Petit César, Fayard, 2011


Faille égotique


Un an à peine après avoir élu Nicolas Sarkozy, les Français se sont aperçus qu'ils avaient mis à la tête de l'Etat un homme qui n'a pas de surmoi, selon le diagnostic concordant de Jean-François Kahn (JFK, fondateur de "Marianne") et de Franz-Olivier Giesbert (FOG, directeur du "Point"), deux des observateurs les plus acérés, sur deux bords politiques opposés, des extravagances sarkoziennes. En langage psychanalytique, le surmoi, c'est ce qui assure le refoulement, c'est-à-dire l'intériorisation dès l'enfance des exigences et des interdits, et par conséquent, parce chez lui le moi est mal différencié du ça (la pression de ses pulsions), un sujet sans surmoi reste pour la vie un enfant-roi qui n'a pas achevé sa "cristallisation", qui ne contrôle pas les manifestations de toute-puissance tyrannique de l'enfant. Bien avant les psys, et dans un autre registre, l'Ecclésiaste s'était écrié, il y a plus de deux mille ans : « Malheur à la cité dont le prince est un enfant ! »


  • On a déjà cité la formule de FOG sur la conception "canine" qu'a Sarkozy des rapports humains ramenés à des rapports de dominance. A un niveau primaire, elle induit un comportement de voyou de cour d'école ou de caïd de banlieue qui défend son territoire. C'est littéralement le sens de l'anecdote racontée fièrement par Sarkozy à FOG, peu de temps avant l'élection de 2007 : « L'autre jour, dans une cité, des jeunes se sont approchés de moi, l'air menaçant. Je leur ai dit : "Essayez de me chercher, les gars, vous allez voir, je me ferai un plaisir de vous casser la gueule". Il y avait plein de caméras de télé. Pour qu'on ne puisse pas lire sur mes lèvres ce que je leur disais, j'ai baissé la tête. Eh bien, ils ont filé, les gars, sans demander leur compte » ([4], p.38). Dans le même registre, style "Sarkoface", tout le monde se souvient du "Casse-toi, pov' con !" adressé à un quidam qui avait refusé de lui serrer la main au salon de l'Agriculture. Presque tout le monde, du défi "Descends ici le dire !" lancé à un pêcheur du Guilvinec qui l'avait injurié. A titre de comparaison, le Général de Gaulle, salué une fois par un "Mort aux cons !" crié dans une foule, avait rétorqué de toute sa hauteur : "Vaste programme !"

  • Sarkozy aime le pouvoir pour le pouvoir, c'est-à-dire la puissance (d'écraser). FOG rapporte qu'un soir de 1994, après qu'il eut émis des doutes sur les chances d'Edouard Balladur à l'élection présidentielle, Sarkozy (qui était alors ministre du Budget et porte-parole du candidat), s'était subitement levé et avait fait semblant d'écraser un insecte avec la semelle de sa chaussure tout en s'écriant : « Tu vois, mon petit Franz, quand on aura gagné, c'est ce qu'on fera avec toi. » ([4], p.11). La vengeance étant un plat qui se mange froid, FOG a proposé, quelques années plus tard, d'ajouter aux dictionnaires un nouveau verbe : « SARKOZYSER v.tr. - 2007 ; de Sarkozy 1) Menacer, intimider, faire pression – Sarkozyser une personne. n.f.: sarkozysation 2) Insulter. CONTR. Rassurer » ([5], p.128).

  • Balladur n'a pas gagné en 1995, mais Sarkozy, si, en 2007. Ce qui lui a permis, dans la droite ligne de sa volonté de circonvenir toutes les formes de contre-pouvoir (justice,médias, audiovisuel, presse), en s'appuyant sur des fidèles placés - en toute légalité - aux postes-clés de la "sarkopolice" (parquet, police, services secrets, officines), d'installer une forme inédite de violence d'Etat dont il s'est servi contre tous les empêcheurs de tourner en rond. Il faut lire Sarko m'a tuer ([1]) pour se rendre compte de la part de vérité contenue dans la phrase de Balzac :  « Pour ne point rougir de sa victime, l'homme qui a commencé par la blesser, la tue » (dans Le Médecin de campagne).

  • La volonté de puissance de Sarkozy est telle que même la magistrature suprême ne lui a pas suffi, il lui fallait encore toutes sortes de tribunes et autres présidences pour paraître. A une extrémité de l'échelle, citons le Conseil de la création artistique (sic), créé en janvier 2009, président Nicolas Sarkozy, vice-président Marin Karmitz (propriétaire de la chaîne de cinémas MK2, ex-maoïste), sans structure, sans budget, dissous au bout de quelques mois. A l'autre extrémité, la tribune du Congrès, c'est-à-dire la possibilité pour le président de faire une adresse solennelle aux deux Chambres du Parlement (Assemblée et Sénat) réunies à Versailles. Cette prérogative présidentielle, pour laquelle il fallut modifier la Constitution (juillet 2008), Nicolas Sarkozy ne s'en servit qu'une fois (juin 2009), pour annoncer... quoi au juste ? On ne s'en souvient même pas.

  • Les enfants, on le sait, aiment jouer avec tous leurs jouets à la fois. Avec Sarkozy aux manettes, cela donne un président chaplinesque (le Charlot des Temps Modernes), caricaturé par JFK comme « le mécanicien unique, le réparateur unique, le contremaître unique, le manœuvre balayeur unique, et, finalement, l'utilisateur quasi unique de la machinerie gouvernementale » ([6], p.32). Cela ne tirerait pas à conséquence si cela ne s'étendait pas à l'ensemble des affaires de l'Etat : « C'est une espèce de papillon sans tête ni antenne, incapable de se fixer, qui ne sait pas où il va. Il ne pourrait même pas être maire d'une grande ville (…) Il commencerait par édifier un pont qu'il n'achèverait pas pour bâtir une école dont il abandonnerait la construction afin de se consacrer à une nouvelle rocade qu'il laisserait en plan et ainsi de suite. Sans parler des effets d'annonce, plusieurs fois par jour. Au terme de son règne, toute l'agglomération [la France] ressemblerait à un immense chantier où tout serait commencé et où rien ne serait fini » (confidence d'un proche en 2007, citée dans [5], p.167).

  • L'entrée en matière du président élu de 2007 a marqué les esprits, avec le grand raout du Fouquet's et l'escapade sur le yacht de Bolloré. Les enfants, on le sait, aiment tout ce qui brille. Sarkozy aussi, fasciné par le show off, les célébrités, la ploutocratie... « C'est un richophile comme il y a des europhiles ou des zoophiles (…) Quand il décline l'état-civil d'une personne, il serait du genre, s'il s'écoutait, à vous donner sa fortune, juste après le nom et le prénom, comme on peut le faire au Texas » ([5], pp.205-206). Ainsi, à la réception de Bill Gates à l'Elysée en juillet 2010 : « "Tu sais qui vient de descendre l'escalier ?" demande le président [à J.-L. Debré] avec l'air de celui qui est encore dans l'extase de l'apparition. Bill Gates en personne. Devine combien il gagne, tu ne peux pas imaginer ce que ça fait... » (op. cit.) Mais l'objet emblématique du bling bling sarkozien, c'est sa montre. D'abord une vulgaire Rolex, de celles dont son ami publicitaire Jacques Séguéla disait : "A cinquante ans, si l'on n'a pas une Rolex, c'est qu'on a raté sa vie." Puis une Philip Patek à 55.000 E, un cadeau de Noël de Carla B. C'est l'éditorialiste Jacques Julliard (pas un rigolo) qui le raconte dans un numéro de 2008 du NO : au beau milieu d'un entretien avec des personnalités, et sans que personne lui demande rien, le président enlève sa montre et la fait passer à la ronde en faisant l'article : "C'est de l'or gris, c'est bien plus cher que l'or jaune. C'est Carla qui me l'a offerte, elle a choisi la plus chère du magasin."

  • Les enfants, on le sait, s'arrangent souvent avec la vérité. Avec Sarkozy, c'est plus que souvent. Plus de 600 mensonges publics dûment répertoriés par Rue 89. FOG dixit, il en profère à lui tout seul plus qu'un bataillon d'arracheurs de dentiers. On nous dira que les petits (et grands) mensonges sont consubstantiels à la politique. Mitterrand n'était-il pas surnommé le Florentin, et Chirac, Super Menteur ? Le talent du super menteur, c'est son culot : dire que noir c'est blanc, se faire taper sur les doigts, et redire que blanc c'est noir. L'expert en la matière est J.-F. Copé, le secrétaire général de l'UMP, un clone de Sarkozy (en plus malin, parce que plus dissimulateur). Mais dans le "bobaromètre" régulièrement actualisé par le journal Libération, c'est quand même Sarko qui occupe, à l'aise, la plus haute marche du podium. Et des fois, il ment pour rien, comme un enfant : "J'étais à Berlin juste avant la chute du Mur", "J'étais à Fukushima juste après le tsunami"... Comme ça, pour la frime.

  • Pour ne laisser aucun doute sur l'identité du "mâle dominant" (selon sa propre expression), Sarkozy n'hésite pas à "niquer" (encore sa propre expression) ses adversaires, mais aussi ses collaborateurs et ses prédécesseurs. Ainsi, de Gaulle : Après 1958, quel est son bilan ? Laissez-moi rigoler ; Giscard : Un ringard de chez ringard ; Chirac : Un roi fainéant ; François Fillon : Rien sous le capot ; Pierre Charon : Il ne pèse que le poids de sa graisse ; Jean-Louis Borloo : Un alcoolique ; Jean-Louis Debré : Un salaud, je vais me le faire ; Patrick Devedjian : Un con, en dessous de tout ; Xavier Bertrand : Une valise sans poignée ; Jean-François Copé : Un salopard, une planche pourrie ; Christian Jacob : S'il est élu à la tête du groupe parlementaire UMP, on va croire que Copé m'a enfilé ; Dominique de Villepin : Un schizophrène, un fou furieux ; Alain Juppé : Un dément qui doit se faire soigner ; Christine Lagarde : La grosse dinde ; Christine Boutin : Je n'en peux plus de cette connasse ; Jeannette Bougrab : Une crétine, une incompétente ; un journaliste soupçonné d'être favorable à François Bayrou : Ils couchent ensemble ; Marianne : Une bande d'antisémites et d'enculés ; MAM : La salope ; DSK : Une pizza calzone ; FOG : Un rat d'égout, un pervers putride. Et ainsi de suite ([5], p.59).

  • Finalement, c'est encore Chateaubriand qui a le mieux décrit l'archétype psychologique du petit Sarkozy, parce que c'était aussi celui du grand Napoléon : «  Il se complaisait dans l'humiliation de ce qu'il avait abattu ; il calomniait et blessait particulièrement ce qui avait osé lui résister. Son arrogance égalait son bonheur : il croyait apparaître d'autant plus grand qu'il abaissait les autres. Jaloux de ses généraux, il les accusait de ses propres fautes, car pour lui, il ne pouvait jamais avoir failli (…) Un moucheron qui volait sans son ordre était à ses yeux un insecte révolté (…) [Sa prétention à tout régenter était] une parodie de l'omnipotence de Dieu qui règle le sort du monde et d'une fourmi » (cité dans [4], p.264).

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