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Gilets Jaunes, les Ronds-points de la colère


GILETS JAUNES


Les ronds-points de la colère


Nguyễn Quang



Voici que les Français, ce peuple turbulent et querelleur, se retrouvent depuis cinq semaines (pardon, cinq « actes ») plongés dans un de ces sociodrames éruptifs dont ils ont le secret : Mai 68 bien sûr, la référence absolue ; grève générale des chemins de fer contre la réforme Juppé de 1995 ; rébellion de 2006 contre le contrat de première embauche de Villepin ; grèves et manifestations de 2010 contre la réforme des retraites de Sarkozy. Cette fois-ci, en l’an 2 de la Macronie, à peine sorti d’un énième bras de fer contre les cheminots, c’est Jupiter lui-même qui chancelle, assailli par des sans-culottes en gilets jaunes qui lui dressent des simulacres de guillotines au hasard des ronds-points de France et de Navarre. La chronologie des événements ayant été résumée dans ces mêmes colonnes (1), on se contentera de rappeler que la crise a débuté par une sorte de jacquerie spontanée, d’apparence poujadiste, contre une taxe écologique sur les carburants. Le mouvement s’est d’abord heurté à l’attentisme du gouvernement, mais, relayé par les réseaux sociaux, amplifié par les médias, il s’est transformé en une révolte populaire, constamment soutenue par au moins les 2/3 des Français, quand sa revendication initiale s’est élargie à des exigences de pouvoir d’achat et de justice sociale. Enfin, après les émeutes quasi-insurrectionelles des actes III et IV, le recul et les concessions de l’exécutif n’ont pas réussi à éteindre un incendie qui s’est propagé aussi au domaine institutionnel, non sans relents de populisme. On s’expliquera plus loin sur l’emploi des trois qualificatifs poujadiste, populaire et populiste.



Fins de mois ou fin du monde ?


On se souvient que la goutte (de carburant) qui a fait déborder le trop-plein (de taxes), c’est la hausse de la « fiscalité verte » votée dans la loi de finances de 2019, dans le prolongement de la « trajectoire carbone » entamée sous le quinquennat Hollande pour lutter contre le réchauffement climatique. Contrairement aux affirmations de mauvaise foi qu’on peut entendre ici ou là, les deux mesures controversées, l’augmentation de la taxe sur la « tonne carbone » (et donc son impact à la pompe) et l’alignement progressif de la fiscalité du diesel sur celle de l’essence, figuraient bel et bien dans le programme du candidat Macron, qui avait même détaillé ses propositions en réponse à un questionnaire de l’association « 40 Millions d’Automobilistes ». Le gouvernement pouvait d’autant mieux assumer son budget de « transition énergétique » que l'analyse dans le temps de l'évolution du prix de l’essence montre que celui de fin 2017 se situait dans la moyenne des prix depuis 1960 (voir tableau, fig.1). Mieux, l'évolution en salaire horaire courant révèle qu’une heure de Smic permettait d'acheter seulement 3 litres d'essence en 1973, contre 6 litres en 2018. En se souvenant en outre de l’opposition véhémente (allant jusqu’à la vandalisation de radars de contrôle) des automobilistes contre la limitation de vitesse à 80 km/h sur certaines routes départementales, on a tôt fait de conclure à une coloration poujadiste du mouvement des Gilets Jaunes à ses débuts. Précisons que le terme poujadisme, dérivé d’un mouvement socio-professionnel des années 50 mené par Pierre Poujade, est devenu en France un terme péjoratif pour qualifier tout mouvement politico-corporatiste à tendance réactionnaire des classes moyennes.


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Prix de l'essence à la pompe en France (en euros constants 2017).

 

Mais (sans qu’il soit question d’excuser tous les excès) ce serait une réaction hâtive, car purement technocratique. Ce que révèle l’étincelle qui a déclenché l’incendie et qui ne se voit pas sur les macro-statistiques, c’est une scission territoriale qui sépare désormais la France globalisée des grands centres urbains de la France périphérique appauvrie, non seulement celle du monde rural, mais aussi celle des petites villes délaissées par la mondialisation. La répartition territoriale des actions des Gilets Jaunes confirme ce constat : 77 % des 700 communes mobilisées comptent moins de 20.000 habitants, et les villes de plus de 50.000 habitants ne représentent que 8 % du total. Leur mode d’action le montre aussi : aux confins des grandes villes, si les blocages se font sur les ronds-points et les parkings des centres commerciaux, c’est qu’il s’agit des lieux symboliques du mode de vie des « pendulaires », cette population qui dépend très fortement de la voiture pour aller travailler ou faire ses courses. Peut-être que, pour réussir, la transition écologique devrait intégrer des facteurs exogènes tels que les transports et services publics, des missions naguère dévolues à ce qu’il était convenu d’appeler « l’aménagement du territoire ». Pas si exogènes que cela, à la réflexion.

Pour affiner encore la composition socio-économique de la population des Gilets Jaunes, on dispose heureusement d’une enquête de terrain réalisée à partir du 24 Novembre (et qui se poursuit) par une équipe bénévole de 70 chercheurs et universitaires, dont les résultats provisoires peuvent être consultés par exemple dans Le Monde du 11/12/18. Selon les propres termes des enquêteurs, « l’objectif est de récolter des données pour saisir sociologiquement ce mouvement. Il s’agit de comprendre sa complexité, sa composition et son évolution, de recueillir les revendications de ses participants et participantes et de mesurer la variété de ses modalités d’organisation et de mobilisation (…) Les données sont traitées selon des méthodologies croisées qui rendent compte du mouvement d’une manière plus approfondie et complexe qu’un seul point de vue ne permet de le faire ».


Fig. 2  Infographie Le Monde


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Commentaires. Au plan socio-professionnel, le tableau de gauche de la fig.2 montre que certaines catégories paraissent particulièrement surreprésentées. C’est le cas des employés, qui constituent 33 % des participants (soit 45 % des actifs présents, contre 27 % de la population active française). Ils sont plus de deux fois plus nombreux que les ouvriers, qui représentent 14 % des participants. Les artisans, commerçants et chefs d’entreprise sont également particulièrement nombreux : 10,5 % des participants (14 % des actifs présents, contre 6,5 % de la population active française). A l’inverse, les professions intermédiaires et les cadres sont peu représentés : les premiers comptent pour 10 % des participants (13 % des actifs présents, contre 26 % de la population active française); les seconds sont à peine 5 % des participants (7 % des actifs présents, contre 18 % de la population active française) dans les cortèges et blocages qui ont eu lieu entre le 24 novembre et le 1er décembre. Un quart des participants au mouvement des Gilets Jaunes appartiennent à la catégorie « inactifs »; pour la majeure partie, il s’agit de retraités.

Concernant les revenus, les participants semblent appartenir aux classes dites « populaires » ou à la « petite » classe moyenne. Plus précisément, quelque 55 % des répondants déclarent être imposables (une proportion presque identique à la population générale) et 85 % indiquent posséder une voiture. Le revenu médian du foyer déclaré représente 1.700 euros par mois, soit  environ 30 % de moins que le revenu médian moyen déclaré de l’ensemble des ménages (enquête « Revenus fiscaux et sociaux » 2015 de l’Insee). Il s’agit ainsi en  majorité d’individus aux revenus modestes, mais qui n’appartiennent pas aux catégories les plus précarisées : 10 % d’entre eux déclarent avoir un revenu inférieur à 800 euros par mois (contre 519 euros pour les 10 % des ménages français les plus pauvres).

L’enquête jette aussi sur les orientations politiques des protestataires un éclairage inattendu, qui contredit quelque peu la présomption de poujadisme exposée plus haut   

Fig. 3      Infographie Le Monde


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Même si une majorité relative (33 %) se déclare apolitique, la proportion d’opinions de gauche est nettement plus importante que celles de droite, ce qui explique pourquoi les partis de droite, LR (Wauquiez) et RN (Le Pen), qui ont unanimement endossé le gilet jaune en plaquant dessus leurs propres schémas idéologiques (baisse des impôts pour LR, immigration pour RN), se sont retrouvés en porte-à-faux avec les motivations du mouvement (voir le tableau de droite de la fig.2).

Pour compléter le panorama, donnons également les résultats d’un sondage IFOP des 13 et 14 novembre sur le soutien des Français aux Gilets Jaunes. Il révèle le même contraste que dans l’enquête précédente entre les catégories socio-professionnelles : 62 % des ouvriers, 56 % des employés, 54 % des travailleurs indépendants, 57% des ruraux supportent le mouvement, mais seulement 29 % des cadres supérieurs.

NB. Le revenu médian est le revenu qui divise la population en deux parties égales, c'est-à-dire tel que 50 % de la population ait un revenu supérieur et 50 % un revenu inférieur. C’est un indicateur plus pertinent que le revenu moyen, qui n’est qu’une simple moyenne arithmétique. Il ne faut pas non plus confondre revenu médian par ménage et revenu moyen par unité de consommation (uc). Les uc sont généralement calculées selon l'échelle d'équivalence dite de l'OCDE modifiée, qui attribue 1 uc au premier adulte du ménage, 0,5 uc aux autres personnes de 14 ans ou plus et 0,3 uc aux enfants de moins de 14 ans. Le « niveau de vie » (terme non officiel) est le revenu moyen par uc, égal au revenu du ménage divisé par le nombre d’uc; il est donc le même pour tous les individus d'un même ménage.

Qu’en est-il du pouvoir d’achat, qui s’est invité dans les revendications dès la première semaine ? Un article fouillé d’Elise Barthet dans la rubrique « Economie » du Monde du 16/11/18 explique le décalage entre macro-statistiques et réalité vécue. Par définition, l’indicateur « pouvoir d’achat » mesure le revenu disponible brut des ménages en agrégeant les salaires, les revenus du patrimoine (loyers perçus, dividendes) et les prestations (retraites, allocations familiales), puis en retranchant de tout cet agglomérat les impôts directs, les cotisations sociales et l’inflation. Or il ressort des enquêtes du CREDOC que les difficultés commencent à moins de 1.400 E par mois, et c’est en gros le seuil supérieur qui détermine l’engagement des Gilets Jaunes. Alors que les autorités, mais aussi les prévisionnistes de tous bords se félicitaient d’avance cet automne d’un pouvoir d’achat français global regonflé (+1% d’après l’INSEE) par la baisse de la taxe d’habitation et la suppression totale des cotisations salariales, les effets cumulés des réformes faites en 2018 et prévues pour 2019 mènent en réalité à une perte de revenu disponible pour les 23 % de Français les plus modestes. Pour donner de la chair aux chiffres, il convient de distinguer, dans le budget des ménages, entre les dépenses dites « pré-engagées » (frais de logement, assurances, cantines, forfaits téléphoniques et audiovisuels, etc.) et les dépenses dites « arbitrables » (tout ce qui reste). Or, selon une étude de la Direction de la Recherche, de l’Evaluation et des Etudes Statistiques (DREES) du Ministère de la santé et des solidarités, ce « reste à vivre » pour les foyers les plus modestes s’élevait en 2018 à seulement 39% de leur budget. Qu’on fasse le compte, disons pour une famille avec deux enfants, et l’on comprendra la réponse sans ambage des Gilets Jaunes à la question – devenue virale – de l’ex-ministre de l’Ecologie Nicolas Hulot : « Fins de mois ou fin du monde » ?



Liberté, inégalités, sécession


Bien sûr Nicolas Hulot n’a pas posé une telle question sous cette forme dichotomique. Lors de son retour médiatique à la télévision le 22 Novembre, en pleine crise des Gilets Jaunes, il a défendu et assumé la taxe carbone, mais à condition que la transition énergétique soit solidaire, plus concrètement, qu’elle soit accompagnée d’un « coussin social » pour rendre la « fiscalité verte » plus équitable. Lors de l’examen à l’Assemblée du projet de budget 2019, des députés de base, gauche et droite confondues, avaient interpellé l’exécutif dans le même sens : les alarmes écologiques ne sont audibles que par ceux qui existent socialement (par un travail décent) ou qui peuvent se projeter dans l’avenir (grâce à un revenu décent). Des mesures techniques avaient même été proposées, telles que l’instauration d’un « ticket-carburant », ou d’une «prime de transition écologique» aux ménages modestes financée par une partie de la fiscalité écologique, ou encore la redistribution du surplus de recettes de TVA généré par la hausse du brut. Sans succès. De fait, la surdité politique du gouvernement peut en grande partie s’expliquer par une volonté de dissimulation : sur les 4 milliards E de hausse des taxes sur les carburants de 2018, et les 4 milliards E supplémentaires prévus pour 2019, il n’envisageait de consacrer qu’à peine 10 % aux mesures d’accompagnement, alors que le reste finançait de facto la suppression de l’ISF et la flat tax sur les revenus du capital (voir plus loin). Il n’y avait donc pas de raison pour les catégories défavorisées de participer à ce jeu de bonneteau truqué.

De l’inégalité fiscale à l’inégalité sociale tout court, le glissement est inévitable. Depuis que les travaux de Thomas Piketty (2) ont focalisé l’attention sur ce problème, la situation ne s’est pas améliorée, d’après le rapport de l’Observatoire des Inégalités qui a dressé en Mai 2018 l’état des lieux de la société française dix ans après le choc des subprimes. Grosso modo, la crise a durement frappé les couches populaires, premières victimes du chômage de masse et de longue durée, et fait baisser leur pouvoir d’achat. Les classes moyennes sont plutôt épargnées, mais leurs perspectives, comme celles de leurs enfants, stagnent, tandis que les ménages plus riches prospèrent. On constate ainsi une aggravation des inégalités qui fragilise le contrat social et attise le sentiment de révolte d’une partie de la population. Voici quelques chiffres :

–. Entre 2004 et 2014, le nombre de pauvres, c’est-à-dire des personnes vivant avec moins de 50 % du revenu médian, soit moins de 848 euros par mois, prestations sociales incluses et impôts déduits, a augmenté de presque 1 M, ce qui porte à 8,1 % de la population (5 millions de personnes dont 1,2 million d’enfants et adolescents) le taux de pauvreté en France. Pis, entre 2003 et 2014, les 10 % des plus modestes ont perdu 30 euros de pouvoir d’achat par uc et par mois, en monnaie constante, pour aboutir à un niveau moyen de 658 euros par uc : « Un tel recul ne s’est pas vu depuis la seconde guerre mondiale, précise M. Maurin,le directeur de l’Observatoire. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un effondrement, il contribue à l’exaspération, exprimée dans les urnes, de ces populations ».

–. L’écart entre le premier décile le plus riche et le dernier décile les plus pauvre est de 7 à 1, et lorsqu’on prend en compte le patrimoine – que Piketty considère comme un capital, une sorte de rente d’accumulation évidemment inaccesible à « ceux d’en bas » – les inégalités augmentent démesurément : les 10 % les plus riches, avec un patrimoine brut de 1,25 million d’euros, détiennent 630 fois plus que les 10 % les plus pauvres et leurs modestes 2.000 euros d’économies moyennes. Notons que la hausse des prix et des loyers a encore creusé le fossé entre les plus aisés, qui consacrent 13 % seulement de leurs revenus à se loger, et les plus modestes, qui y sacrifient 31 % de leur budget, soit 6 points de plus qu’en 2001.

–. Par la force des choses, on ne parle pas ici de l’optimisation fiscale, et encore moins de l’évasion fiscale. Peu de gens savent que le consentement à l’impôt figure dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 (article 14), tout simplement parce que c’est l’impôt qui finance la mise en application du contrat social. Alors quand les plus fortunés s’y dérobent en faisant véritablement acte de « sécession », pour reprendre le titre d’un livre détonant (3), on ne peut décemment pas exiger des plus démunis qu’ils fassent preuve de civisme fiscal. Pas plus qu’on ne peut leur reprocher d’en appeler à la solidarité publique et à l’Etat-providence (plus de transports, plus d’écoles, plus d’hôpitaux…) tout en manifestant contre le trop-plein d’impôts et de taxes (voir le tableau de droite de la fig.2). Quant aux « casseurs », on en arrive presque à comprendre qu’ils préfèrent la fin de ce monde à sa perpétuation à l’identique.                                                   

–. Toujours au chapitre de l’impôt, l’Observatoire des inégalités pointe un paradoxe : alors que l’Hexagone est généralement considéré comme le champion du monde de la redistribution, et les Etats-Unis comme les champions de l’inégalité, une étude récente menée conjointement par le WIL (World Inequality Lab) et l’Institut des politiques publiques (IPP) aboutit à la conclusion que, bien que le système redistributif français soit plus égalitaire, c’est le système américain qui est le plus efficace. En passant sur les détails, l’explication tiendrait à la structure des prélèvements obligatoires en France, où l’impôt sur le revenu (IR), progressif, pèse seulement 4 points de produit intérieur brut (PIB), contre 10 points outre-Atlantique. Alors que les impôts proportionnels comme la CSG (contribution sociale généralisée), ou les taxes indirectes comme la TVA (qui rapporte quasiment deux fois plus que l’IR), ou celles sur le carburant et le tabac, pèsent beaucoup plus lourd qu’aux Etats-Unis. Or les impôts indirects sont évidemment les plus injustes, car les ménages modestes consomment l’essentiel de ce qu’ils gagnent, et donc une plus grande part de leurs revenus est aspirée par les taxes. C’est justement l’une des problématiques dénoncées par les Gilets Jaunes.

–. Pour compléter le tableau, signalons que le rapport annuel de la banque Crédit Suisse sur la richesse dans le monde (18/10/18) indique 259.000 nouveaux ménages sont devenus millionnaires en France, entre la mi-2017 et la mi-2018, soit l'année qui a suivi l'élection d'Emmanuel Macron. Sur la période en cause, seuls les Etats-Unis ont progressé davantage. Les facteurs qui expliquent cette avancée sont multiples : hausse de l'immobilier, bonne performance des placements financiers, stabilité de l'euro ou encore bon climat pour les affaires. Selon la même source, la France occupe aujourd'hui le cinquième rang mondial en nombre de millionnaires avec 2,1 M de ménages concernés; le palier de 3 M lui est promis à l’horizon 2023. Qui a dit « le président des (très) riches » ?

C’est ce président-là qui, au lieu de réduire d’abord les inégalités, n’a pas craint de les aggraver dès le début de son mandat pour démarrer sa « politique de l’offre », quitte à raboter sur les contrats aidés, sur les aides personnalisées au logement (APL), sur les retraites (en projetant de les assujettir à la CSG). Il faut dire qu’il tenait là une autre de ses promesses de campagne… qui allait devenir son « péché originel ». Avec l’instauration d’un prélèvement forfaitaire unique (flat tax) sur les revenus du capital, le remplacement de l’impôt sur la fortune (ISF), créé par Michel Rocard en 1989 sous le nom d’IGF, par un impôt sur la fortune immobilière (IFI) de peu de rapport (voir le tableau comparatif de la fig.3), constitue pour Macron l’un des piliers de sa politique pro-croissance. En privilégiant l’« investissement productif » plutôt que la « rente » immobilière, son but est d’inciter les riches à investir davantage dans l’économie, favorisant ainsi à terme la création d’emplois. «  Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain, qui font les emplois d’après-demain », c’est le mantra du président, qui a inventé pour cela la théorie des « premiers de cordées ». En prenant bien soin de préciser qu’il ne croit pas à la fameuse théorie du ruissellement … alors que c’est exactement la même chose ! Fameuse et fumeuse, et qui n’a de théorie que le nom. Elle est apparue dans les années 30 aux Etats-Unis, dans le sillage de la Grande Dépression, pour donner au libéralisme économique un habillage social. Après la seconde guerre mondiale, éclipsée par les politiques keynesiennes, elle disparaît du débat … pour ressurgir à la fin des Trente Glorieuses, en popularisant une déformation volontaire des thèses du traité d’éthique de John Rawls, A Theory of Justice (1971). C’est le directeur du Budget américain en personne qui lui a donné en 1981 ses lettres de noblesse en un raccourci frappant : « Accorder des réductions d’impôts aux tranches supérieures, aux individus les plus riches et aux plus grandes entreprises, et laisser les bons effets “ruisseler” à travers l’économie pour atteindre tout le monde ». Le professeur A. Parienty fait remarquer que cette prétendue théorie n’est qu’une croyance en de vagues mécanismes sans fondement théorique, sans référence scientifique, réfutés par les économistes, invalidés par l’expérience, mais qu’elle est devenue  un mythe, c’est-à-dire une construction imaginaire partagée par un nombre de personnes suffisamment élevé pour qu’elles se renforcent l’une l’autre dans leur croyance. Il se trouve malheureusement que ces « croyants » ont l’oreille des dirigeants et des décideurs, d’où le cauchemar néo-libéral où le monde est plongé depuis trente ans. En témoigne la politique fiscale de Macron, qui entre étrangement en résonance avec celle de Trump aux Etats-Unis. Ce « canular cruel » a fait l’objet d’un démontage minutieux dans le livre de Piketty (2). Mais pour le contribuable moyen il suffit, comme le fait A. Parienty, de dénoncer le syllogisme de départ du supposé effet de ruissellement : « D’où vient cet argent qu’on donne aux plus riches ? Pour pouvoir baisser certains impôts ne faut-il pas en augmenter d’autres ? C’est tout le débat actuel, en France, autour des « cadeaux fiscaux » accordés par Emmanuel Macron et son gouvernement à l’automne 2017, réforme de l’impôt sur la fortune et forte diminution de la taxation des revenus du capital. Dans le même mouvement, n’avez-vous pas été contraints d’augmenter la CSG, les taxes sur les carburants et le tabac, relèvent leurs détracteurs, c’est-à-dire des impôts payés principalement par les plus modestes ? Avec pour résultat d’opérer un transfert de pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires vers les catégories les plus favorisées. Dans l’espoir, hypothétique, d’augmenter la croissance, qui pour l’instant reste en berne » (Télérama, 06/12/18).



Le gouvernement prévoit bien un « rapport d’évaluation » pour 2020, et un possible réaménagement en cas de résultats non concluants. Mais le comité d’évaluation, composé notamment de parlementaires et de représentants de la Cour des comptes, qui devait procéder à un premier bilan d’étape « en septembre 2019 »… n’a toujours pas été mis en place. Alors que le coût de la mesure est déjà bien trop visible : 3,2 milliards d’euros de manque à gagner pour l’Etat en 2018, et même 4,5 milliards y ajoutant la « flat tax », soit près de la moitié des allégements fiscaux de 2018. Depuis le début, l’exécutif justifie constamment la suppression de l’ISF par le faible rendement de cet impôt et la fuite des capitaux qu’il suscite. Ce que contestent formellement certains économistes tels que Piketty et son équipe, chiffres à l’appui. D’après Piketty , « on observe depuis 1990 une hausse spectaculaire et continue du nombre et des montants des patrimoines déclarés à l’ISF. Cette évolution a eu lieu dans toutes les tranches de l’ISF, en particulier dans les plus élevées, où le nombre et le montant des patrimoines financiers ont progressé encore plus vite que les patrimoines immobiliers, qui ont eux-mêmes progressé beaucoup plus rapidement que le produit intérieur brut (PIB) et la masse salariale (…) Au total, les recettes de l’ISF ont plus que quadruplé entre 1990 et 2017, passant de 1 milliard E à plus de 4 milliards, alors que le PIB nominal était multiplié par deux. Tout cela en dépit des multiples allègements, exonérations et plafonnements accordés au fil des ans aux contribuables ISF, et malgré le fait que le seuil d’entrée dans l’ISF a été graduellement relevé de 0,6 million E de patrimoine net en 1990 à 1,3 million E depuis 2012 (après déduction de 30 % sur la valeur de la résidence principale). Avec une meilleure administration [les contrôles actuels étant insuffisants], l’ISF pourrait rapporter aujourd’hui plus de 10 milliards d’euros » (voir fig. 3).

Fig. 4

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On peut bien parler de « péché originel » quand on voit maintenant Macron gratter les tiroirs à la recherche des milliards perdus. Devant les dangers posés par la montée des inégalités et le sentiment d’abandon des classes populaires, alors que l’opinion réclame de plus en plus fort une nouvelle régulation sociale du capitalisme, « l’inconscience de classe » du président éclate au grand jour. « La réforme de l’ISF a enraciné le quinquennat dans un sentiment d’injustice. Le symbole est si négatif que c’est en train de pourrir notre mandat », se désolent les macronistes. Sans doute n’ont-ils pas oublié que l’abrogation par Jacques Chirac de l’IGF en 1986, lorsqu’il était à Matignon, l’avait plombé pour la présidentielle, deux ans plus tard. Ou que Nicolas Sarkozy avait également payé cher, en termes d’impopularité, le « bouclier fiscal » instauré au début de son mandat, en 2007, qui lui avait collé (déjà !) sur le dos l’étiquette de « président des riches ». L’histoire ne fait que bégayer.



Le peuple contre la démocratie ?


Après avoir campé « droit dans ses bottes », puis joué la montre, puis tergiversé, le président a donc cédé à la veille de l’acte V (1). Le problème dans ce genre de conflit, c’est que plus il s’installe dans la durée, plus les revendications se multiplient et se diversifient de façon virale. Dans le catalogue à la Prévert des doléances populaires, l’exécutif a choisi de répondre en prorité, dans la confusion et la  précipitation, au volet « pouvoir d’achat ». D’un point de vue global, l’effort financier ne sera ni négligeable ni gratuit, puisque, selon les premiers calculs (approximatifs), il représentera un supplément de dépenses publiques d’au moins 10 milliards E, et donc, automatiquement, un déficit budgétaire qui explosera le plafond tabou des 3%. Mais au niveau individuel, les bénéficiaires peuvent faire la moue : 100 euros supplémentaires pour les petits salaires, une CSG allégée pour les petites et moyennes retraites, une prime de fin d’année octroyée (ou non) par les entreprises, des heures supplémentaires défiscalisées… Au plan de l’équité fiscale et de l’égalité sociale  – le cheval de bataille des Gilets Jaunes – le compte n’y est pas. Qui paiera ? Le patronat, les classes supérieures, non, pas de contribution supplémentaire pour les hauts revenus, pas de charge additionnelle pour les patrons. Les contribuables lambda oui, immédiatement pour eux, dans le futur pour leurs enfants, il faut bien payer la dette. Au plan symbolique enfin, l’ISF ne sera pas rétabli. Macron l’aurait-il voulu qu’il n’aurait pas pu réinstaller ce totem. Après avoir lancé sa start up nation à grands coups d’allègements fiscaux et de détricotage du code du travail, le moindre recul ou même flottement lui était interdit de reculer sous peine de perdre la  confiance des « investisseurs ». Cela signifie au fond que sa liberté d’action est désormais limitée. Il se voulait comme Jupiter, la parole rare mais le tonnerre foudroyant. Gouvernant directement d’en haut, court-circuitant les instances intermédiaires (syndicales ou institutionnelles), il réformait comme on mène une blitzkrieg : ordonnances sur le travail, coupes dans les recettes des collectivités locales, plan santé drastique, suppression de l’ISF… Cette gouvernance verticale s’est retrouvée prise en défaut par l’horizontalité multiforme du mouvement Jaune. Le politicien novice découvre enfin la difficulté d’exercer le pouvoir démocratique. En France comme à l’international, « aujourd’hui est le premier jour du reste de sa vie » (4) de président.

Le semi-échec des Gilets Jaunes n’en pose pas moins un problème de fond. Malgré sa popularité et sa forme novatrice, pourquoi le mouvement n’a-t-il pas réussi à fédérer les mécontentements, à faire coaguler la « convergence des luttes » ? Quelques vaguelettes dans les lycées, calme presque plat dans les facs, absence totale du monde ouvrier (on se souvient qu’en 68, le pouvoir a vacillé seulement quand les syndicats ont rejoint les étudiants et décrété la grève générale). Et d’abord, l’amplitude de la contestation Jaune était-elle à la hauteur de sa résonance médiatique ? On oublie qu’en cet automne turbulent, des cortèges de toutes sortes n’arrêtent pas d’arpenter les pavés : écologistes, fonctionnaires, enseignants, #NousToutes … Même si si l’acte I des Gilets a constitué le climax de la mobilisation, le mouvement s’étiole constamment depuis : 300.000 manifestants en France à l’acte I, 65.000 à l’acte V. A Paris même, le 24 Novembre , 8.000 Gilets Jaunes et 12.000 #NousToutes ! La popularité des Gilets Jaunes serait-elle inversement proportionnelle à leur nombre ? Plus sérieusement, leur force tient moins à leur multitude qu’à leur exposition médiatique, et la forme d’action qu’ils ont inventée – l’occupation des péages et des ronds-points – produit à moindres frais le maximum de visibilité. « Occupy Wall Street » (à New York) ou « Nuit Debout » (à Paris) avaient déjà conjugué un ancrage en quelques lieux symboliques (Wall Street, la Place de la République) avec l’ubiquité d’Internet et des réseaux sociaux. Les Gilets Jaunes ont repris cette articulation du territorial et du virtuel en l’élevant à la puissance dix. La rançon de cette démultiplication est l’éparpillement du mouvement en une « nuée jaune » menacée d’instabilité par le mouvement brownien. « Leurs revendications s’accumulent et finissent par s’annihiler à force d’être contradictoires, les porte-parole sont délégitimés à la seconde où ils apparaissent, la discussion permanente ne permet ni de s’entendre entre soi ni d’écouter ce que pourraient proposer les gouvernants » (J. Fenoglio, Le Monde, 03/12/18). Cette révolte polyphonique était certes nouvelle dans la forme, mais sans idée directrice ni projection vers l’avenir. On n’avance pas sans donner ni de direction ni de sens. Si bien qu’au bout d’une sidérante partie de ping-pong par médias interposés, entre un peuple d’abord sans interlocuteur puis un président sans négociateurs, un paquet-cadeau de 10 milliards est comme tombé d’en haut pour satisfaire (ou non) des exigences indifférenciées.

Au final on s’aperçoit que le mouvement n’était uni et clair que sur son versant social – la revalorisation du pouvoir d’achat des travailleurs pauvres. Sur le versant politique s’est déversé un torrent désordonné et (il faut bien le dire) boueux, où la haine de Macron 1er le disputait à l’exécration des journalistes (pourtant des alliés objectifs), à la mise à l’écart des syndicats (pourtant tout aussi légitimes sinon plus que les Gilets), au rejet des corps constitués, au dénigrement des parlementaires, inadmissible dans son outrance : « La protestation n’a pas visé les classes supérieures, absentes du pandémonium gilet jaune, mais avant tout les élus, dans des termes souvent agressifs, humiliants, diffamatoires. Comme si les représentants de la nation, régulièrement insultés, s’étaient soudain changés en suceurs de sang, en aristocratie méprisante, en caste parasite. Etrange erreur de cible (…) Quiconque connaît un tant soit peu la vie quotidienne d’un élu qui remplit sa tâche correctement – travail parlementaire en semaine, permanence le samedi, inaugurations et cérémonies diverses le dimanche – reconnaîtra volontiers qu’il ne vole pas son indemnité parlementaire. On épargne les patrons, on conspue les députés. Drôle d’orientation politique » (Laurent Joffrin, Libération, 17/12/18). Retour évident de poujadisme, mais qui va même au-delà, avec la fortune soudaine du RIC, on veut parler du « référendum d’initiative citoyenne », slogan lancé au cours d’un sit in sur les marches de l’Opéra par deux « porte-parole », dont l’un est un complotiste avéré et l’autre une Jeanne d’Arc antifiscale (loc. cit.). Succès immédiat : le RIC devient le mot d’ordre des Gilets Jaunes soudain unifiés (?), répercuté à l’envi par des médias avides de donner une suite à un acte V raté. Il faut savoir de quoi l’on parle. La démocratie directe, dans sa pure essence, est impraticable dans une société moderne : les citoyens athéniens pouvaient tout à fait débattre sur l’agora des affaires de la polis, mais ce n’est évidemment plus possible dans des sociétés de millions de fois plus nombreuses, où la démocratie devient nécessairement représentative. Le problème se reporte alors sur les modes de désignation et de contrôle de cette représentation. Depuis les débuts de la démocratie, toutes les solutions posibles (ou impossibles) ont été expérimentées ou débattues. Dans le cas de la Vè République française, qu’il faille améliorer la représentation, corriger les aspects monarchiques, atténuer les effets déformants du scrutin majoritaire, c’est l’évidence et l’urgence. Mais comment ? Les plateaux de télé doivent-ils prendre la place de l’Assemblée nationale ? S’il s’agissait d’un concours de like ou not like comme sur Facebook, où la séduction immédiate et la décision impulsive l’emportent, ce serait de la démagogie. Laurent Joffrin donne cet exemple hypothétique de « quadrature du RIC » : imaginons trois référendums successifs. Le premier propose une baisse d’impôts. Projet populaire s’il en est : il est adopté. Le second, de meilleurs services publics, financés par une hausse des dépenses. Projet populaire : adopté. Le troisième, une réduction du déficit. Projet populaire : adopté. Question subsidiaire : où trouver le financement ?


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Le soussigné partage l’avis de ceux qui considèrent le référendum (en dehors de ceux qui sont d’ordre institutionnel) comme un recours dangereux s’il n’est pas sévèrement encadré. Un tel type de consultation existe déjà dans le système français, il s’agit du RIP, ou « référendum d’initiative partagée », inscrit depuis 2008 dans l’article 11 de la Constitution, qui peut être organisé à l'initiative de 1/5 des membres du Parlement, soutenue par 10% des électeurs inscrits. Le RIP n’a jamais été mis en œuvre parce que jugé trop contraignant, et de toute façon ce n’est pas un référendum populaire au sens strict, puisqu’il requiert l’initiative  du Parlement. Qu’à cela ne tienne, des référendums citoyens existent depuis des lustres aux Etats-Unis (au niveau local) et en Confédération Helvétique (aux niveaux local et fédéral). En Suisse, les « votations » d’iniative populaire (VIP) au niveau fédéral donnent ainsi aux 8 M de citoyens un pouvoir législatif, mais aussi un pouvoir de veto ou d'approbation d'un texte. La gouvernance démocratique peut s’en trouver améliorée, mais tout autant, en sens inverse, entravée ou menacée. Le temps de la politique est le « temps long ». Comment gouverner dans la durée sous la menace permanente d’une suppression des lois ou d’une révocation des élus (voir fig. 5) ?  La possibilité de modifier une loi ou sanctionner un élu existe déjà, elle réside dans l’alternance politique, qui résulte elle-même des mécanismes démocratiques, dont le bon fonctionnement dépend aussi bien du bulletin de vote que des textes constitutionnels. Est-il besoin de souligner que l’une des exigences du projet de RIC (fig.5) est de pouvoir réclamer une modification de la Constitution ? Croit-on pouvoir sans danger bricoler la délicate horlogerie – poids et contre-poids –  du fonctionnement démocratique ? La votation suisse de 2009 à l’initiative de l'UDC (extrême-droite), donne une illustration exemplaire d’un tel danger. Tout était parti de la demande de construction controversée d’un modeste minaret par la communauté turque de Wangen bei Olten, un petit village du nord de la Suisse. Rejetée par la municipalité, elle fut autorisée en appel, d’abord par le tribunal administratif du canton, puis par la Cour suprême fédérale elle-même, et le minaret fut donc édifié. Mais cette petite victoire devait se transformer en une défaite majeure pour les droits de toutes les minorités religieuses de Suisse. A l’issue de la VIP enclenchée par les extrémistes, la Suisse approuvait à 57,5% des voix la proposition d'interdire les minarets des mosquées, pourtant quasi absents du pays (il en existe quatre, en comptant celui de Wangen bei Olten). Depuis, il est inscrit dans la Constitution helvétique que « la liberté de culte et de conscience est garantie [mais] la construction de minarets est prohibée. » [cet épisode est rapporté en détail dans (5)].


Au-delà même de l’étroite question référendaire, se pose le problème plus fondamental du populisme, qui est le thème central de l’essai provocant du politologue de Harvard Yascha Mounk (5). Ce n’est pas un hasard si, un peu partout en Europe, le recours référendaire bénéficie d’une faveur inédite, pour ne pas dire suspecte : au Royaume-Uni avec l’UKIP, en Italie avec les Cinq Etoiles, aux Pays-Bas avec la formation de Geert Wilders, qui demande en toute simplicité l’introduction du référendum obligatoire. Et bien sûr en France, où tente de tirer les marrons du feu le trio ainsi décrit par le chroniqueur Alain Duhamel : « l’extrême gauche – si talentueusement exprimée par Jean-Luc Mélenchon, notre grand poète tragique – et l’extrême droite – brutalement incarnée par Marine Le Pen, notre Walkyrie rageuse, et par Nicolas Dupont Aignan, notre sous-Salvini ». Mais si les populistes invoquent et convoquent si souvent le peuple, c’est qu’au fond, ils pensent porter, et sans la déformer, la fameuse « voix du peuple ». Or dès qu’on s’arroge le privilège de parler pour et au nom du peuple, tout désaccord tend à devenir dissension, toute opposition tend à devenir illégitime, et tend à s’installer une « démocratie illibérale ». Pour expliquer ce néologisme il faut peut-être revenir à une définition claire de la « démocratie libérale », qui n’est pas évidente du tout, à commencer par son indépendance de toute considération d’ordre économique. On empruntera à Mounk la caractérisation suivante ((5), p.43): « (i) Une démocratie est un ensemble d’institutions électorales obligatoires qui traduit dans les faits la volonté populaire en politiques publiques ;  (ii) Les institutions libérales protègent dans les faits l’Etat de droit et garantissent les libertés individuelles telles que la la liberté d’expression, de croyance, de presse et d’association pour tous les citoyens ;  (iii) Une démocratie libérale n’est qu’un système politique à la fois libéral et démocratique, qui protège les libertés individuelles et traduit la volonté populaire en politiques publiques ». Donc les deux notions de démocratie et de libéralisme ne sont pas synonymes, ni complémentaires, et les politologues savent très bien qu’elles peuvent entrer en conflit dans certaines configurations. Avec les populistes, la volonté de « rendre le pouvoir au peuple » se traduit dans les faits par une déconstruction progressive des équilibres de l’Etat de droit, qui permet dans le pire des cas (et sans même que la société s’en aperçoive) de glisser d’une démocratie libérale vers une démocratie illibérale. Exemples : la Hongrie d’Orban, la Pologne de Kaczynski, l’Italie de Salvini… et  les Etats-Unis de Trump. A l’opposé, quand le pouvoir échappe aux élus pour être remis aux technocrates, et/ou est détourné au profit des élites fortunées, les libertés individuelles sont préservées, mais les citoyens ont de moins en moins d’influence sur les décisions politiques, et c’est un libéralisme anti-démocratique qui tend à se substituer à la démocratie libérale. Exemples : tous les pays encore libéraux de la Communauté Européenne… et les Etats-Unis de Trump.

Le constat pessimiste de Mounk est que la démocratie libérale, « ce mélange unique de liberté individuelle et de souveraineté populaire », est en train de se déconsolider partout, peut-être parce que les conditions de sa stabilité passée ne sont plus réunies. C’est ici qu’on rejoint le domaine socio-économique. Au risque de décevoir les idéalistes, l’attachement des citoyens au système démocratique tient autant (sinon plus) à l’amélioration de leurs conditions de vie qu’à leur amour des principes fondamentaux. Il se trouve que la croissance extraordinaire des Trente Glorieuses avait fait croire que la démocratie libérale allait imposer son modèle au monde entier, au point – on s’en souvient – que F. Fukuyama s’était aventuré à prédire la Fin de l’Histoire après la chute du Mur de Berlin. Or, à cette époque, le taux de croissance languide (et normal, il faut le dire; voir (2)) des Trente Piteuses posait déjà le problème de la répartition des fruits de la croissance. La « révolution conservatrice » Reagan-Thatcher était déjà en cours, dont le pacte social se résumait implicitement à échanger le pouvoir d’achat contre la subordination salariale, la sécurité professionnelle contre la docilité politique, le projet de vie contre le consumérisme immédiat. Mais les promesses de ce nouveau contrat n’ont même pas été tenues. De spéculation boursière en krach planétaire, de krach planétaire en catastrophe économique, de catastrophe économique en crise sociale, de crise sociale en désastre écologique, deux décennies d’ultra-libéralisme ont engendré cette société-ci, qui ressemble à une dystopie réalisée. La sociologue Camille Peugny (dans Libération, 07/12/18) a évoqué l’image frappante d’un ouragan Tina (« There is no alternative », le mantra de Margaret Thatcher pour dire qu’elle ne nous donnait pas d’autre choix) dévastant une planète mise en état de concurrence généralisée, un monde privé d’épaisseur sociale, une population « déconscientisée » par la perte d’identité collective, des êtres humains sciemment décervelés par une « novlangue » techniciste qui transforme les individus en « unités de consommation », les travailleurs en « ressources humaines », les salariés en « überisés »… Les salaires deviennent des coûts, le code du travail un frein à l’embauche, l’Etat social un obstacle au dynamisme économique, la protection sociale « un pognon de dingues », la solidarité publique de l’assistanat… « La polarisation des destins sociaux est de plus en plus évidente. Aux uns, un avenir possible, au prix de la mobilisation quotidienne de toutes les ressources souvent accumulées et transmises par les générations précédentes. Aux autres, la stagnation et le déclassement. » (loc. cit.).La colère des Gilets Jaunes vient de loin, mais elle s’attaque seulement aux symptômes, pas aux racines, qui sont celles d’une crise de civilisation.    ¤

      

Nguyễn Quang

 

 

(1) Hoà Vân, Cuộc khủng hoảng "áo vàng" ở Pháp,  Diễn Đàn 14/12/2018


(2) Thomas Piketty, Le Capital au XXIè Siècle, Seuil, 2013. Voir le compte-rendu dans Diễn Đàn du 22 août 2014 :

https://www.diendan.org/phe-binh-nghien-cuu/le-capital-au-21e-siecle-de-thomas-piketty

(3) Thierry Pech, Le Temps des Riches. Anatomie d’une sécession, Seuil, 2011

(4) « Le premier jour du reste de ma vie », chanson d’Etienne Daho

(5) Yascha Mounk, Le Peuple contre la Démocratie, éd. L’Observatoire, 2018

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