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LE CHAGRIN ET LE SURSAUT

"Nous sommes tous Charlie". Une analyse.

« Nous sommes tous Charlie »


LE CHAGRIN ET LE SURSAUT


NGUYEN QUANG


L’année 2015 a commencé en France dans le bruit et la fureur. Peut-être que Charlie aurait salué en couverture « un peu de couleur dans la grisaille de l’hiver ». Mais quand même, pour leurs vœux de Nouvel An, les jihadistes ont eu la main lourde : dix-sept victimes, dont cinq des meilleurs caricaturistes de leur génération (Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski), trois policiers (dont un Ahmed et un Mustapha), quatre juifs. Ce décompte macabre n’a rien de gratuit, il correspond au « cahier des charges », si l’on peut dire, de commanditaires – Al-Qaeda, en concurrence avec Daech – qui veulent importer en Occident le « jihad global ». Les experts font remarquer qu’après Londres (2005), Toulouse (2012), Boston (2013), il s’agirait de la mise en pratique de l’Appel à la résistance islamique mondiale du Syrien Abou Moussab al-Souri (plusieurs milliers de pages mises en ligne sur Internet en 2004) pour venger «l’oppression» et «l’humiliation» dont seraient victimes les musulmans partout dans le monde.

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Le « jihad du pauvre » préconisé par al-Souri consiste tactiquement à faire mener des attaques décentralisées par de petites cellules dispersées en Occident (donc, pas vraiment des « loups solitaires », plutôt des « cellules dormantes ») contre « les Juifs et les Croisés », mais également contre les « apostats », c’est-à-dire les militaires ou policiers d’origine musulmane.

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Stratégiquement, en créant un climat permanent d’angoisse et d’insécurité, à affaiblir la tolérance et exacerber l’islamophobie au sein des sociétés démocratiques pour les déstabiliser jusqu’à la guerre civile. La France est visée en première ligne, non seulement à cause de ses interventions au Mali contre Aqmi et en Irak contre Daech, mais aussi à cause de sa laïcité (coup double donc contre le « blasphémateur » Charlie Hebdo). A ce titre il s’agit bel et bien, toutes proportions gardées avec le 11 Septembre 2001 aux Etats-Unis, d’une déclaration de guerre de l’islamisme radical contre la patrie des Droits de l’homme.

Dans tout conflit il convient d’évaluer le rapport des forces, et dans la « guerre asymétrique » qui se déroule, il s’agit moins des forces militaires que de la résilience de la société. Or de ce point de vue, la France ne paraissait pas spécialement bien armée. On a coutume de dire que l’Histoire est tragique, mais cinquante-cinq ans de paix en Europe, avec pour point d’orgue la chute du Mur de Berlin, semblaient avoir oblitéré cette dimension tragique au profit d’une prétendue « fin de l’Histoire », plus précisément, pour les promoteurs de cette fumisterie, du triomphe proclamé définitif de la démocratie politique - jusqu’à l’effondrement des Twin Towers - et du libéralisme économique - jusqu’aux crises à répétition du capitalisme. En France même, la fin des Trente Glorieuses, la panne de l’ascenseur social, le cancer du chômage de masse, la montée des égoïsmes, des corporatismes et des populismes, le recul persistant devant les défis extérieurs, à l’intérieur le renoncement subreptice aux valeurs républicaines, tout concourait à plonger la « Grande Nation » dans la délectation morose du déclin. On parle moins ici de la dimension économique - et même économiciste - du déclin telle que les gourous du « déclinisme » voudraient nous la vendre, que de sa dimension civilisationnelle, d’un manque de projet collectif qui enlève son sens à l’exercice de la citoyenneté. Les terroristes pensaient certainement s’attaquer à une nation fragilisée et divisée. Or le peuple français leur a donné en réponse une démonstration impressionnante d’unité nationale. D’abord par des veillées spontanées de plusieurs centaines de milliers de personnes à travers le pays dans les soirées suivant les attentats. Puis par la « marche républicaine » du 11 Janvier, la plus importante manifestation en France depuis la Libération (1944) et même, en remontant plus loin, depuis les funérailles de Victor Hugo (1885), rassemblant près de 4M de participants dans tout le pays. « Contre la violence, contre l’obscurantisme, contre la division des communautés, le pays de Voltaire et de Cabu s’est soulevé dans un immense élan civique », s’exclame l’éditorialiste Laurent Joffrin (Libé, 12/01). A Paris même, près de 2M de Charlie ont arpenté le boulevard Voltaire de la République à la Nation, trois symboles en un. Aucun service d’ordre, aucun incident non plus. Ils ont défilé en silence, sans consigne, sans slogan, sans autre revendication que l’affirmation « Je suis Charlie » griffonnée sur leurs pancartes, avec de loin en loin quelques variantes inédites :  « Je suis juif, je suis musulman, je suis flic, je suis Charlie ». De temps en temps un drapeau tricolore s’agitait, la Marseillaise s’élevait, mais elle retombait bien vite, comme si l’on était gêné par ses accents trop belliqueux en cette journée de fraternité. « Des journées de deuil, nous en avons connu. Des journées de colère aussi. Mais des journées de fraternité, c’est très rare. Surtout quand se retrouvent au coude-à-coude, comme ce dimanche, des gens qui ne sont pas du tout du même parti ou de la même religion », note l’historien Michel Winock (Le Monde, 13/01). Il constate même qu’avec une cinquantaine de dirigeants du monde entier 1 venus battre le pavé parisien, et surtout avec des manifestations analogues dans toutes les métropoles d’Europe et d’ailleurs, c’était ni plus ni moins la première « journée de l’internationalisme démocratique » de l’histoire.

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Qu’allions-nous faire en Afghanistan ? Qu’irions-nous faire en Syrie ? Respirer est tellement naturel qu’on ne s’en aperçoit que quand il n’y a plus d’air. De même, les sociétés européennes ont tardé à prendre en compte le « jihad total » mené par l’islamisme radical contre les libertés individuelles, et parmi elles, la liberté d’expression qui en est peut-être la forme la plus concrète (par exemple, à quoi servirait la liberté de penser sans la liberté d’exprimer sa pensée ?) A notre avis, le sens profond de la formule « Je suis Charlie » est moins à chercher dans l’identification avec les victimes des attentats que dans la prise de conscience de la nécessité absolue de défendre une liberté d’expression que les sociétés démocratiques ont mis des siècles à bâtir. S’agissant de principes philosophiques dont les prémisses ne sont pas forcément partagées par tous, il nous paraît indispensable de relire l’essai classique – et jusqu’ici insurpassé – de John Stuart Mill, On Freedom (1859), qui contient déjà explicitement toute la problématique actuelle. Constatant la valeur fondamentale de la liberté d’opinion : « Ce qu’il y a de particulièrement néfaste à imposer silence à l’expression d’une opinion, c’est que cela revient à voler l’humanité : tant la postérité que la génération présente, les détracteurs de cette opinion davantage encore que ses détenteurs. Si l’opinion est juste, on les prive de l’occasion d’échanger l’erreur pour la vérité ; si elle est fausse, ils perdent un bénéfice presque aussi considérable : une perception plus claire et une impression plus vive de la vérité que produit sa confrontation avec l’erreur », Mill conclut à la nécessité d’une liberté d’expression absolue : « Si tous les hommes moins un partageaient la même opinion, ils n’en auraient pas pour autant le droit d’imposer silence à cette personne, pas plus que celle-ci, d’imposer silence aux autres hommes si elle en avait le pouvoir ». Mais en pratique, aucune société ne pouvant fonctionner sur des principes nus, la liberté d’expression doit être bordurée par des lois, par exemple en France (où les restrictions sont plus étendues que dans la plupart des démocraties) celles qui sanctionnent certains types de discours dans l’espace public : propos négationnistes, homophobes, racistes ou xénophobes, incitation à la haine raciale ou religieuse, apologie du terrorisme, etc.

En revenant à l’actualité, mais en mettant hors jeu les terroristes islamistes, qui ne reconnaissent d’autre loi que la divine et donc pour qui la présente discussion n’a pas de sens, on ne peut ignorer que les caricatures de Charlie Hebdo peuvent blesser les identités religieuses (pas seulement musulmane) de la partie de l’opinion publique qui « n’est pas Charlie ». On a pu entendre des interrogations dans le genre : pourquoi le blasphème (Charlie) est-il légal alors que l’incitation à la haine raciale ou religieuse est hors-la-loi (Dieudonné) ? Si l’on définit un blasphème comme un discours jugé insultant à l’égard de ce qu’une religion considère comme sacré, alors la réponse à la question précédente a déjà été donnée par Mill, ainsi que le rappelle le philosophe Ruwen Ogien (Libé, 14/01) : en isolant clairement ce qui distingue les préjudices des offenses, c-à-d. l’existence ou non de dommages concrets infligés à des victimes concrètes, l’idée d’une loi contre le blasphème tombe d’elle-même, car « les offenses commises vis-à-vis des dieux sont l’affaire des dieux » (Tacite). D’ailleurs l’idée même de protéger une religion contre les offenses est absurde en soi : si Dieu n’existe pas, où est le problème ? Si Dieu existe, n’est-il pas assez puissant pour se protéger lui-même [c7, c8] ? A l’intention de ceux qu’un philosophe allemand du 18ème siècle appelait « les ventriloques du divin » - prêtres, oulémas, prédicateurs - Mill ajoutait ironiquement : « Il reste à prouver que la société ou l’un de ses fonctionnaires a reçu d’en haut le mandat de venger toute offense supposée au Tout-Puissant qui ne constitue pas également un tort infligé à nos semblables ». La conclusion est qu’en démocratie il ne saurait y avoir d’espace sacré exclusif du profane, et que le délit de blasphème ne saurait exister au regard de la loi 2. Dans le droit fil de son constat sur la valeur irremplaçable de la libre opinion, Mill défend même le droit philosophique au blasphème en retournant le sens de ce mot. Socrate fut obligé de boire la cigüe par ses concitoyens après une condamnation juridique pour impiété et immoralité. Un événement similaire, encore plus connu, eut lieu sur le calvaire il y a deux millénaires : au regard des convictions et lois religieuses de son époque, le Christ était un blasphémateur.

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Ceci dit, les frontières entre la pleine liberté d’offenser et l’interdiction de nuire sont parfois assez floues pour qu’il revienne aux tribunaux de trancher, la jurisprudence s’ajoutant alors à l’arsenal de l’Etat de droit. Donnons deux exemples. Brûler un coran puis uriner dessus et diffuser le tout sur Internet vaut à son auteur en 2011 trois mois de prison avec sursis et 1.000 € d’amende pour incitation à la haine à l'égard des musulmans. L'exposition la même année à Avignon d’une photographie, intitulée Piss Christ, d'un crucifix plongé dans l’urine et le sang, soutenue moralement et financièrement par les pouvoirs publics, provoque manifestations et pétitions, notamment à l’initiative de Civitas ; mais l’action en justice intentée par l’Agrif (l’organisation intégriste de Bernard Antony) pour cause « d’acte de racisme visant les chrétiens au cœur même de leur foi », est rejetée. Ces deux cas illustrent parfaitement la cohérence de l’argumentation de Mill. On pourra néanmoins objecter que, malgré l’extrême antagonisme moral et verbal sous-jacent, ils restent dans le cadre de l’Etat de droit, et donc ne ressortissent pas de l’intégrisme islamiste, dont la violence définitive refuse l’Etat de droit. Charlie a gagné tous les procès intentés contre lui par les intégristes de tous bords au motif de blasphème, mais cela n’a pas empêché les terroristes islamistes de décimer la rédaction de Charlie Hebdo pour le même motif.

Venons-en donc à l’islam. Le lecteur aura remarqué que jusqu’ici on n’a jamais encore utilisé le mot islam, qui est une religion (adjectif : islamique), à distinguer de l’islamisme, qui est un fanatisme (adjectif : islamiste). La confusion sémantique est courante dans l’opinion publique et les médias, au même titre que l’assimilation du jihad à une sorte de Guerre Sainte à l’envers, cette fois menée par les musulmans contre les croisés. Alors que ce mot, il est vrai multiforme, est interprété par la plupart des docteurs de la foi (oulémas) comme signifiant la lutte, l’effort, à la fois au niveau individuel (pour le perfectionnement spirituel) et collectif (pour l’avènement du bien). Dans le même registre, le « monde musulman » (l’oumma, la communauté des croyants) est souvent invoqué sans faire de distinction aucune entre les musulmans de France et ceux des autres pays.

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A propos des musulmans français, le président Hollande a pu dire dans son discours à l’Institut du Monde arabe qu’ils étaient les premières victimes du terrorisme. Ce qui est la stricte vérité, chaque attentat leur infligeant une double peine : la stigmatisation de l’islam en tant que religion, et la leur en tant que citoyens. A chaque tuerie (et pas seulement sur le sol français) ils sont convoqués devant le tribunal de l’opinion publique et sommés de se désolidariser de la barbarie, ce qui revient à présupposer une solidarité, c-à-d. à déjà confondre l’islamisme avec l’islam ; sommés de prendre parti publiquement, comme si toute prise de parole pouvait se passer d’une représentation politique ou religieuse, une représentation qu’ils ne possèdent pas (encore) du simple fait de l’organisation de leur communauté ; sommés de prendre la parole en tant que « musulmans de France » dans le même temps que l’intégration républicaine leur réclame d’effacer les formes visibles de leur appartenance communautaire. Alors que l’urgence du moment commande d’éviter les clivages et les amalgames, cette espèce « d’assignation identitaire » ne peut que faire le jeu des terroristes en renvoyant et en réduisant les gens à leur communauté. Ghaleb Bencheikh, le présentateur de l’émission Islam sur France 2, confie son désarroi de se trouver « pris entre deux feux convergents qui s’alimentent l’un l’autre : en interne, nous devons faire face à des fanatiques qui pervertissent le message et l’idéal religieux ; à l’extérieur, des intellectuels et des polémistes n’arrêtent pas de dire que les musulmans sont des intrus allogènes, ici, en Occident » 3. La couverture médiatique des récents événements a permis aux organisations religieuses (Conseil français du culte musulman, Union des organisations islamiques de France, etc.) et aux musulmans de la rue de réaffirmer haut et fort leur appartenance à la République et leur adhésion à ses principes, mais rien n’y fait, l’idée de l’incompatibilité de l’islam avec les valeurs de la société française semble désormais bien ancrée. Un sondage de 2013 réalisé par Ipsos pour Le Monde, le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) et la Fondation Jean-Jaurès sur les nouvelles fractures de la société française livre des résultats sans appel sur la perception qu'ont les Français de l'islam.  74 % des personnes interrogées estiment en effet que l’islam est une religion « intolérante ». Chiffre plus radical encore, 8 sondés sur 10 jugent que la religion musulmane cherche « à imposer son mode de fonctionnement aux autres ». Enfin, plus de la moitié des personnes interrogées pensent que les musulmans sont « en majorité » (10 %) ou « en partie » (44 %) « intégristes », sans que l’on sache ce qu’elles entendent par ce qualificatif. Légère amélioration : au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, 66% des Français ont déclaré à l’Ifop ne pas mettre les islamistes et les musulmans dans le même sac.

Alors l’islam est-il soluble dans la démocratie ? On ne s’amusera pas à citer telle ou telle sourate du Coran présentant l’enseignement du Prophète comme un message de tolérance et de paix, parce qu’on est sûr de trouver ailleurs dans ses pages d’autres sourates qui professeront le contraire. C’est le lot de tous les textes dits sacrés, dont il est prouvé historiquement - pour le non croyant - que ce sont des compilations d’écrits ou de paroles postérieurs à la «révélation» des prophètes fondateurs, et souvent surajoutés au message initial. On citera comme exemples de «ventriloquie divine» l’infériorisation de la femme dans les trois religions du Livre, et pour rejoindre l’actualité, l’interdiction de représenter le Prophète en images 4. Parlant d’intolérance et d’intégrisme, on remarquera que le « Dieu jaloux » de l’Ancien Testament (Exode 20 : 5, Deutéronome 6 :15), celui qui a fait alliance avec le Peuple élu contre les autres divinités et les idolâtres, ne le cède en rien au Prophète guerrier du « jihad par l’épée ». Et que le message humaniste de Jésus, qui fait l’originalité décisive du Nouveau Testament par rapport aux religions primitives, n’aura en rien empêché les croisades, les progroms, le génocide contre les civilisations précolombiennes, l’Inquisition, les bûchers, les autodafés, et j’en passe… Le point central est que toutes les religions révélées sont intolérantes et intégristes par nature, puisqu’elles détiennent la Vérité, la seule, l’unique, celle qui leur a été transmise par la divinité. Cette antinomie irréductible avec le débat d’idées (telle que prôné plus haut par Mill) fait que par nature toutes les religions révélées s’opposent à la raison, à la philosophie, à la science, au progrès, et bien sûr à la démocratie  5. Ce qui ne veut pas dire qu’elles sont insolubles dans la démocratie, comme l’a prouvé en Europe la révolution des Lumières, qui a remis l’Eglise à une place qui ne lui permet plus (en principe) de soumettre la pensée au dogme, la société aux diktats divins. La question devient alors : à quand une révolution des Lumières dans le monde musulman ? L’«aggiornamento» doit naturellement venir de l’intérieur des sociétés concernées. Ceux qui s’impatientent à l'extérieur ne se rendent peut-être pas compte de tous les obstacles :

  • Des trois religions du Livre, l’islam est la plus tard venue, qui en est aujourd’hui seulement au 15ème siècle de son histoire. Pour fixer les idées, les guerres de religion et les massacres de la Saint-Barthélémy, c’était au milieu du 16ème siècle en France. Au débit du compteur, il faut encore ajouter un siècle de domination du monde arabo-musulman par l’Empire ottoman, puis par les colonisateurs / administrateurs européens. Enfin, en prenant en compte une évolution non pas linéaire mais accélérée de l’histoire, on s’aperçoit que c’est un gouffre qui sépare le monde de l’islam du monde moderne.

  • En ce début du 21ème siècle, la quasi-totalité du monde musulman au Proche et au Moyen-Orient vit sous la férule de dictatures militaires ou théocratiques, ou de monarchies (avec ou sans pétrole) qui tirent leur « légitimité » d’une prétendue filiation avec le Prophète. Il s’agit pratiquement tous de régimes prédateurs, étrangers au concept de nation, qui conçoivent l’Etat comme étant la propriété d’une famille ou d’un clan, et pour qui le maintien de leur population dans l’ignorance et la passivité est une des conditions de leur survie. On ne s’étonnera donc pas que les « ventriloques » armés de la charia volent à la rescousse des obscurantistes, notamment en criminalisant le blasphème, loin, très loin du dialogue philosophique avec Mill. Les lois contre le blasphème visent autant toute insulte contre la religion ou les symboles religieux que toute interprétation textuelle divergente de la version étatique. Les sanctions peuvent aller jusqu’à la peine de mort dans certains pays (au Pakistan, en Iran), des arrestations ou des emprisonnements arbitraires (en Egypte, en Arabie Saoudite, en Indonésie). Deux exemples récents : Faif Badawi a été condamné en Arabie saoudite à mille coups de fouet et à dix ans de prison, Soheil Arabi à la peine de mort en Iran. De quoi réfléchir avant de s’engager pour la liberté d’opinion. Le délit de blasphème s’applique aussi aux étrangers : un tribunal jordanien a entamé en 2011 un procès par contumace contre le Danois Kurt Westergaard, l’un des auteurs des premières caricatures de Mahomet (2005). A propos de ces caricatures, on sait qu’elles n’avaient d’abord soulevé aucun émoi dans le monde musulman, et avaient même été publiées en Egyte, avant qu’une délégation d’imams danois entreprenne une tournée au Moyen-Orient pour faire monter la tension. Les premières protestations officielles sont venues des autorités, pas de la rue, et l’on peut légitimement soupçonner que les premières manifestations ont été déclenchées pour faire pression, puis instrumentalisés sur le gouvernement danois. Comment croire en effet, même au Pakistan, d’habitude le pays le plus «enragé», qu’une population dont le salaire moyen mensuel est de 105 dollars, ait à la fois l’argent pour acheter un journal étranger, l’éducation pour le lire et le temps pour descendre dans la rue ? Les manifestations de ces derniers jours contre le dernier numéro de Charlie Hebdo nous semblent être du même acabit. D’ailleurs l’interdiction de Marianne pour sa couverture (caricature "Continuons le combat" plus haut), qui ne représente que la main d’Allah, montre bien le caractère d’abord politique de la censure islamique.

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  • Cette « police de la pensée » qui condamne l’esprit critique à la clandestinité et la «raison islamique» à l’inexistence, elle ne suffirait sans doute même pas à assurer la pérennité de ces régimes stagnants dans un monde qui bouge à la vitesse du vertige… si elle n’avait l’appui passif mais intéressé des démocraties elles-mêmes. La France a « son ami le roi » (du Maroc) pour la géopolitique, le Qatar pour lui acheter ses Airbus, l’Arabie Saoudite pour lui vendre « l’excrément du Diable », le pétrole. Les révolutions du « printemps arabe » l’ont clairement montré, les sociétés marchandes que sont devenus en grande partie les pays occidentaux s’accommodent fort bien du statu quo car elles préfèrent l’injustice au désordre.

Retour à la France, donc, avec cette lettre d’un lecteur libanais (Le Monde, 13/01), légèrement irrité que le terrorisme islamiste soit réduit à une simple question musulmane alors qu’il s’agit aussi d’une question française : « C’est la France qui est responsable de ceux qui habitent sur son territoire, et non pas les origines, peut-être lointaines, de ces terroristes. Ils ne sont ni musulmans, ni chrétiens, ni juifs. Ce sont des exclus qu’un système a choisi d’exclure, peu importe la raison, ils ont agi à leur manière contre cette exclusion. C’est à la France de montrer qu’elle n’est pas un « incubateur » de terroristes, et pas aux musulmans, ni aux chrétiens, ni aux juifs, ni aux Orientaux de prouver qu’ils sont différents. Nous nous sommes bien intégrés au monde occidental, sans rejeter nos origines. Pourquoi devons-nous nous justifier de cet acte barbare qui vient d’avoir lieu à Paris ? » Ces observations restent valables quand on passe de Paris à Londres (2005), où les bombes qui ont fait 55 victimes ont été déposées par quatre jeunes musulmans britanniques, ou à Boston (2013), où l’attentat à l’arrivée du marathon a été perpétré par deux frères américains d’origine tchetchène. Malgré la marche du 11 Janvier, une unité nationale faite d’allocutions républicaines reste une abstraction si la nation n’arrive pas à comprendre comment ses enfants perdus se sont retournés contre elle. Même si elle n’explique pas tout (les terroristes de Londres et de Boston semblaient bien intégrés à leur société d’adoption), la question sociale ne peut être évacuée : rappelons les facteurs d’exclusion et de division évoqués plus haut ; précisons que parmi les valeurs républicaines délaissées figure la laïcité, qui aurait pu et dû endiguer les dérives et la radicalisation ; espérons que dans la tâche périlleuse qui l’attend - naviguer entre les impératifs de sécurité et le respect des libertés fondamentales - le personnel politique saura se montrer à la hauteur de l’admirable élan du 11 Janvier.

NGUYEN QUANG

Janvier 215

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  debout  david

  humour  flic
  no  minute
  toila  musu


version vietnamienne : Bi thương và quật khởi



1 Dont certains plutôt malvenus pour défendre la liberté d’expression quand on voit la place qu’occupe leur pays dans le classement de Reporters sans Frontières pour la liberté de la presse : Egypte 156ème sur 180, Turquie 154ème, Russie 148ème, Jordanie 141ème, Algérie 121ème, Emirats arabes unis 118ème, Gabon 98ème, Bénin 75ème, Hongrie 64ème. De retour chez eux, tous les dirigeants musulmans ayant défilé à Paris ont interdit la diffusion du dernier numéro de Charlie Hebdo.

2 N’empêche que près d’un pays sur deux (47 %) dans le monde dispose de lois ou de politiques qui pénalisent le blasphème (insulte à la religion), l’apostasie (abandon de la foi) ou la diffamation (dénigrement ou critique de certaines religions, ou de la religion en général), selon une étude du Pew research center, réalisée en 2011. C’est le cas dans pratiquement tous les pays musulmans, mais cing pays européens (Allemagne, Danemark, Italie , Irlande, Grèce) disposent aussi d’une loi contre le blasphème, même si elle n’est pas appliquée en dehors de la Grèce

3 Le chroniqueur Philippe Tesson sur Europe 1 : « Ce sont les musulmans qui amènent la merde en France aujourd’hui ! ». L’historien Rémi Brague au Point : « L’intolérance est dans les gènes de l’islam »

4 Seule la représentation de Dieu est interdite, pas celle du Prophète ni de la personne humaine. Dans l’islam chiite, il existe d’ailleurs des images de Mahomet, au moins jusqu’au 16ème siècle. La prétendue «interdiction» est en fait seulement une tradition sunnite. Toutefois elle ne s’applique qu’aux musulmans eux-mêmes, donc les polémiques successives sur les caricatures de Mahomet n’ont aucun fondement

5 Par contraste, la religion la plus tolérante (en principe) est sans conteste le caodaïsme, basé dans le delta du Mékong, et qui «adore» simplement les grands hommes de l’histoire : Bouddha, Jésus, mais aussi Gandhi, Victor Hugo…



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