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Mise au point

Réponse à François Guillemot

Droit de réponse (suite)



Mise au point

Réponse à François Guillemot



Nghiêm Phong Tuấn




Merci à François Guillemot de rappeler notre correspondance amicale. Son livre représente une somme de travail considérable et mérite des éloges. Les quelques lignes qui y sont consacrées à mon père et à ses amis sont somme toute marginales. Malheureusement elles rapportent des informations erronées qui m'ont chagriné. Ce dont elles accusent mon père est outrageant et extrêmement grave, d'autant plus qu'elles sont portées par la qualité du reste de l'ouvrage. Mais il faut comprendre qu'il y a tellement d'informations qui circulent qu'il est difficile de faire le départ entre ce qui est vrai et ce qui est faux. J'ai réagi peut-être un peu vivement, mais n'importe qui l'aurait fait, à moins. Il serait dommage de se fâcher pour si peu. Sur un plan bassement matériel, je crois que mes remarques ont plutôt tendance à inciter le lecteur à acheter son livre que l'inverse. Dans ce qui suit je voudrais donner quelques informations et préciser notre vision des choses, en espérant que cela ne donne pas lieu à polémique. Je souhaite me tenir loin de toutes ces disputes stériles.

Mon père (Nghiêm Xuân Thiện, note de la Rédaction) n'a pas besoin d'être défendu. Je n'entreprendrai pas sa défense. Les faits parleront d'eux-mêmes, et tôt ou tard ils seront connus du plus grand nombre.

En attendant que les archives de l'administration française livrent tous leurs secrets, on peut lire les journaux de l'époque, le Thời Sự et les journaux français de Hanoi des années 1947-1948. Le Thời Sự dit les espoirs et les objectifs des nationalistes groupés autour du Gouverneur du Nord Vietnam ; les journaux français montrent l'hostilité des colonialistes français vis-à-vis du Gouverneur (ne pas confondre avec son successeur Nguyễn Hữu Chí).

Je n'ai pas l'intention de me lancer dans une polémique où ma vision des choses basée sur le vécu serait confrontée à des temoignages plus ou moins fantaisistes basés sur des faits incertains.

Un de ces témoignages qui concerne l'assassinat de Nhượng Tống est absolument faux : le crime a été commis pendant que mon père était en fonction, et non après qu'il s'est réfugié à Londres. Mon père m'a raconté l'enterrement de son compagnon de lutte auquel il a assisté, entouré des membres du VNQDĐ. Ce point est un petit détail, mais un détail capital qui peut donner une opinion erronée sur l'affaire.

Nhượng Tống n'a pas été assassiné par les autorités communistes. Les vrais auteurs du crime ont cherché à le rejeter sur elles pour brouiller les pistes. Ils ont cherché à présenter son ami le Gouverneur du Nord-Vietnam comme un homme des Français, pour accréditer la thèse de son assassinat par les autorités communistes, et détourner les soupçons.

En lisant l'ouvrage de François Guillemot on a nettement le sentiment que mon père était un homme mis en avant par les autorités coloniales pour servir leurs intérêts. Son journal aurait été fondé avec l'encouragement de ces autorités, il aurait rencontré une forte opposition du VNQDĐ à cause de son soutien à la politique coloniale. Tout cela est faux. Aujourd'hui le VNQDĐ est peut-être divisé, parce que la puissance coloniale a fini par l'infiltrer. Mais à l'époque il était uni derrière Nhượng Tống dans son opposition à la colonisation. Il y avait un petit nombre de dissidents, mais ils ne représentaient pas le parti.

Ceux qui ont répandu ces mensonges qui accablent mon père se dénoncent d'eux-mêmes comme les auteurs du crime ou leurs défenseurs. Car ils n'auraient pas eu besoin de ces mensonges s'ils ne cherchaient pas à couvrir les vrais assassins.

Les autorités communistes n'ont pas pu ordonner l'assassinat de Nhượng Tống, parce qu'elles ont toujours traité son compagnon de lutte le Gouverneur du Nord-Vietnam avec bienveillance. Ce fait n'est peut-être connu qu'aux plus hauts niveaux. Le colonel Bùi Tín qui était à un niveau élevé dans le Parti l'ignorait. Mais il y a des faits connus du grand public qui posent une interrogation. Je parle de choses dont je ne voulais pas parler pour des raisons qu'on peut ne pas comprendre, mais il me faut expliquer le pourquoi de ma conviction dans cette affaire.

En 1947 quand mon père a fondé le Thời Sự, il y a eu une tentative d'assassinat sur sa personne : on a abattu dans la rue quelqu'un d'autre qui était habillé comme lui. On ne sait pas à quel niveau avait été décidé cet attentat. En tout cas les autorités communistes ont probablement changé d'attitude quand elles ont vu l'action de mon père.

En 1954, au moment de la partition du pays, elles ont envoyé un émissaire pour demander à mon père de rester. "Un patriote comme vous, s'il s'en va, nous regretterons beaucoup". Devant son refus répété l'émissaire lui a proposé de rencontrer Phan Anh pour qui il avait travaillé sous le gouvernement Trần Trọng Kim. L'émissaire venait donc de la part de quelqu'un qui avait le pouvoir de mobiliser Phan Anh. Notre combat contre le colonisateur est le même, et pour obtenir la victoire il fallait un génie d'organisation qui force l'admiration, bien que peu d'observateurs reconnaissent ce point. Mais il y a la lutte des classes… Mon père ne pouvait accepter, et a usé d'une réponse diplomatique. Avant de partir, il a pu vendre son imprimerie pour emporter un petit pécule. Vendre ses biens quand on s'en va, cela peut paraître banal. Mais en l'occurrence il fallait quelqu'un pour acheter, et ce quelqu'un devait avoir l'autorisation d'acheter. L'autorisation aurait pu être refusée.

Dans le Sud, les autorités communistes ont continuellement cherché à rallier mon père à leur cause.

En 1975 mon père n'a pas pu partir, et s'est trouvé coincé à Saigon. Les autorités nouvelles l'ont laissé parfaitement tranquille, alors qu'il était tout à fait éligible pour les camps de rééducation. Le mari d'une de mes tantes qui avait une position élevée venait même chez lui chasser les policiers du quartier qui voulaient occuper une partie de sa maison.

En 1979 mon père fut autorisé à partir en Allemagne. Avec les honneurs. Un jour une voiture de la Police s'est arrêtée devant chez nous. Ma mère était terrorisée. La voiture venait chercher mon père pour aller faire son passeport. Elle était revenue le chercher tous les jours que duraient les formalités. Mon père n'avait pas été simplement convoqué à la Police, on venait le chercher à domicile. C'est un geste auquel nous sommes sensibles. Mais il y a les erreurs de la voie communiste. Ceci bien sûr c'est une autre histoire… Mon père est allé en Allemagne et non en France, parce dans les dossiers français, il est toujours classé comme anti-français. Ce qui est une erreur de jugement. Si mon père était anti-français, j'aurais fait mes études à Cambridge ou à Harvard, et non en France.

On veut peut-être savoir comment mon père est devenu Gouverneur du Nord-Vietnam. C'est une affaire très simple.

En 1946 mon père était représentant du VNQDĐ à l'Assemblée Nationale provisoire. Il avait ainsi l'occasion de côtoyer les dirigeants de ce parti. Il s'est particulièrement lié avec Khái Hưng qui dirigeait le "Việt Nam", journal du VNQDĐ. À l'époque l'écrivain avait déjà des soupçons sur l'infiltration du parti par la police coloniale, mais ceci est une autre histoire. Peu avant les hostilités, déclenchée le 19 décembre, Khái Hưng quittait Hanoi pour se rendre dans le village de sa femme où il sera assassiné. En partant, il avait remis à mon père les clefs du journal, basé au 80 de la rue Quan Thánh, en lui disant de continuer la lutte à Hanoi. Mon père fonde le  en l'installant au 80 de la rue Quan Thánh, et fait campagne pour une monarchie constitutionnelle dans l'indépendance. Il se rend à Hong Kong pour demander à Bao Dai de prendre la tête d'un mouvement pour l'indépendance, en restant à l'étranger pour ne pas se mettre sous la coupe des Français. Bao Dai le nomme Gouverneur du Nord-Vietnam avec rang de ministre d'État, protocolairement le premier des ministres après le Premier Ministre. Les autorités françaises qui ne connaissaient pas bien mon père ont acquiescé. Pendant toute sa tenure qui a duré moins d'un an, l'essentiel des efforts de mon père et de ses amis a été de persuader Bao Dai de ne pas rentrer au pays. Il était soutenu dans ce combat par S. M. la Reine Mère qui lui a donné une lettre pour son fils, demandant à celui-ci de ne pas rentrer au pays. Mon père déjà étroitement surveillé a confié la lettre à M. Hà Xuân Tế, Ministre de la Jeunesse et des Sports, autre nationaliste du gouvernement. La lettre est bien arrivée à son destinataire mais n'a pas eu l'effet désiré. Mon père a encore fait une autre tentative en envoyant son frère Nghiêm Xuân Việt voir Bao Dai. On connaît la suite.

Concernant Nhượng Tống, mon père le connaissait déjà du temps où il était représentant nationaliste à l'Assemblée Nationale. Étant Gouverneur du Nord-Vietnam, il apprend un jour que l'écrivain a été fait prisonnier par l'armée française au cours d'une opération. Il demande alors sa libération, et la collaboration entre les deux hommes a commencé depuis.

Voilà les faits tels que je les connais. Ceux qui en préfèrent d'autres peuvent librement se les imaginer. Il n'y a qu'à se rendre sur Internet. On y en trouve pour tous les goûts. Mon témoignage se mêle à tous ces autres. Ce que je dis est vrai ou est faux. C'est bizarre de parler de "ma" vérité. S'agissant de faits matériels, il y a LA Vérité et ceux qui ont envie de l'approcher. Elle ne court pas après les gens et ne dépend du témoignage de personne.

NGHIÊM Phong Tuấn

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